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Si l’on souhaite une réforme scolaire qui fasse vraiment bouger les lignes dans les établissements en difficulté, on peut réfléchir en termes d’augmentation de moyens. Mais le différentiel se fera sans doute davantage grâce à des changements de méthodes et de mentalités : en bref, privilégions le qualitatif sur le quantitatif, à tout point de vue.

Sortir des discours convenus
Dans un établissement classé "difficile", la formule d’un adulte-professeur pour vingt à trente adolescents-élèves relève presque de l’aberration. Non pas en termes de respect et de cohérence de l’autorité professorale. En effet, la concurrence entre adultes peut être nuisible à la relation avec les adolescents. Mais ce sont les exigences académiques et administratives qui entrent, de plus en plus, en contradiction avec la réalité de terrain.
On se targue de dispenser le même enseignement et de construire les mêmes valeurs chez tout le monde, en étant capable d’assurer simultanément un climat de discipline, sinon de sérénité, dans les classes. Le discours présente en fait des idéaux comme des réalités, ce qui n’aide pas le terrain à se sentir soutenu, car la réalité est qu’enseigner seul face à un groupe agité ou peu coopératif est un combat quotidien, et un combat perdu d’avance, si l’on s’en tient aux exigences de résultats du système.
Cette contradiction dans les termes est la porte ouverte à la langue de bois : en général, on a pris l’habitude de dire que tout va mal, mais en particulier tout le monde se garde d’exposer les problèmes qu’il affronte. Se faisant, comment insuffler du souffle à la réforme d’un système qu’on surnomme le Mammouth depuis trop longtemps ?
Ne pas modeler, mais accompagner les élèves
L’hypocrisie est grande, qui passe beaucoup de temps et d’énergie à se justifier en prenant des mesures aux intitulés ronflants et aux contenus inexistants, car pensés de manière technocratique. Hypocrisie d’autant plus grande qu’on laisse en principe aux professeurs leur liberté pédagogique, mais qu’on la contrôle dans le fond par des exigences d’ordre anachronique.
Le fonctionnement centralisé et administratif de l’Éducation nationale contrarie sans cesse la souplesse nécessaire à la transmission de la connaissance au sein d’un groupe. Les choses se compliquent encore quand les dynamiques de ce groupe ne sont pas convergentes et qu’on y trouve des individus totalement rétifs à l’apprentissage, sinon lorsqu’on les encadre personnellement et leur redonne quelques bases individuelles fondamentales : confiance en soi, confiance en l’adulte, confiance dans ce que l’on apprend, dans la mesure où l’on sait que ça ne peut pas faire de mal, voire du bien, beaucoup de bien.
Il ne suffit pas de rationaliser pour rendre sensible ces vérités aux élèves, il faut les vivre, les étaler, les répéter, les mettre en acte en permanence pour qu’elles prennent, comme le dit le jargon à la mode, sens. Ce sens vient de l’épaisseur humaine que l’on donne à son enseignement ; tout ce qui vise à encadrer, techniciser, simplifier celui-ci, lui fait perdre d’autant d’impact auprès des personnalités indociles ou déphasées, et elles sont nombreuses dans un système où le modèle d’apprenant est celui de l’élève docile, non par maturité, mais par affinité. Je ne porte aucun jugement de valeur sur ce genre d’élève, me borne à constater que le système soi-disant pour tous est en fait construit pour eux.

Enseigner et éduquer, deux missions différentes

Seul face à trente ados, enseigner d’une part, éduquer de l’autre, c’est être pris entre le marteau et l’enclume. Au milieu de ces deux nécessités constantes, le prof sait difficilement où donner de la tête, sur quels flancs se protéger et dans quelle direction envoyer les coups (verbaux s’entend !). Le marteau et l’enclume : est-ce une image qui reflète les difficultés de la sphère du travail en général ou est-ce un délice réservé à la caste enseignante ? Il est sûr en tout cas que dans ce métier, l’on est pris entre des exigences nombreuses et contradictoires, qui ne sont pas ou mal compensées par un surcroît de moyens, de temps, de personnels, ou à la rigueur de reconnaissance sociale.
L’image du marteau et de l’enclume se calque bien sur les exigences paradoxales des administrations centrales et locales, qui faisant mine de travailler main dans la main, sont en réalité à couteau tiré pour imposer leurs priorités, ce particulièrement dans un établissement difficile : un serpent de mer classique – faut-il en priorité développer les connaissances (programmes et examens nationaux, le dada des centraux) ou les compétences (soutien, méthodologie, orientation professionnelle, extra-scolarité à destination des "a-scolaires", le dada des locaux) ?

Quelle répartition des rôles ?

Ces objectifs sont louables, mais trop nombreux. Conséquence, la contradiction entre eux – qui n’est pas forcément mauvaise peut refléter une subtilité d’approche – devient confusion. Cette confusion gagne encore en inefficacité si l’on prête attention à la répartition des rôles au sein d’un établissement. En faisant une pondération des rôles tenus par chaque type professionnel – les "non-profs" sont nombreux – on peut évaluer grossièrement à 70 % la charge pédagogico-éducative pesant sur les profs, 25 % sur la Vie scolaire (CPE, surveillants), et qui n’a à peu près aucune dimension pédagogique, en tout cas reconnue ; les 5 % restants relèvent d’épiphénomènes (certes nombreux quand on est au contact de la jeunesse !), gérés par les administrations et les extrascolaires ; ils concernent des situations exceptionnelles et pas la gestion humaine quotidienne. Comment dialoguer en bonne intelligence, quand la répartition des rôles est aussi déséquilibrée ? Personne n’a les mêmes priorités alors qu’il ne devrait en exister qu’une seule, commune à tous : le respect et la mise en valeur de la personnalité de chaque élève.

L’école comme tremplin

Pour encadrer l’élève, il y a le personnel qu’il faut, mais pour faire que l’école soit un tremplin et non une prison, il manque la mentalité et l’organisation adéquates. Est-on sûr que la répartition des missions est pensée de la bonne manière ? Est-on sûr que certaines fonctions ne seraient pas mieux mises à profit en étant davantage en contact avec les élèves ?
Comment se fait-il que des personnes travaillant dans des établissements scolaires ne voient que peu ou pas d’élèves durant leur journée de travail ? Toujours cette rationalisation, cette spécialisation des tâches, qui permettent beaucoup de bonnes choses, mais est-ce vraiment le cas à l’endroit de l’école ? Un collège doit-il avoir pour modèle une usine, quand bien même celle-ci utiliserait les plus hautes technologies ?
Notre opinion est que les établissements scolaires ont un grand besoin d’humanisation, et que cela passe par la mobilisation de tous leurs moyens humains et de leur réorientation, en priorité, sur la relation avec les adolescents. Il faut simplifier les tâches administratives, routinières, déshumanisées pour réorienter au maximum le travail sur le contact humain. Le temps gagné par cette simplification serait rendu à la mission première de l’école, créer les conditions d’un climat d’apprentissage dynamique et serein ; et beaucoup de gens seraient surpris de l’épanouissement qu’il trouverait à cet infléchissement de leur mission.
Dernière modification le lundi, 29 septembre 2014
Bellevalle Leon

Professeur d’histoire-géographie au collège depuis cinq ans, je m’occupe de niveau 6e, 5e, 4e, 3e ; je suis prof principal en 5e et coordinateur de l’équipe disciplinaire au sein de l’établissement. Depuis mes débuts, je mets aussi en oeuvre des projets transdisciplinaires, avec des professeurs de mathématique, musique, français, art-plastique, technologie... Passionné par mon métier et mes élèves, je ressens le besoin d’exprimer mes idées sur un système qui me paraît souvent rigide et de moins en moins en phase avec la modernité. En plus d’articles spécialisés, je tiens un blog à vocation littéraire et historique. 

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