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Acheter un livre, c’est un échange avec un libraire disponible à votre écoute, c’est une rencontre littéraire et culturelle : l’achat par clic en est une forme de déni.

Ce contact relationnel provoque le désir ou l’achat d’un livre que nous n’avions pas prévu. N’est-ce pas là une part de notre vie culturelle qui vient compléter les spectacles vivants. Le cinéma en fait partie quand il est un spectacle collectif qui provoque débats et confrontations.

Parmi mes achats de ce jour, j’attendais avec impatience de lire Du cap aux grèves de Barbara Stiegler

(Editions Verdier, 2020, 135 pages, 7 euros).

En juillet 2019, je faisais part aux lecteurs d’EDUCAVOX de mon intérêt pour l’ouvrage de Barbara Stiegler Il faut s’adapter sur un nouvel impératif politique. Sa lecture me permettait d’analyser et de saisir les enjeux d’une succession de directives gouvernementales qui saturent notre pensée. L’injonction « il faut s’adapter » nous éloigne de toute pause, temps nécessaire pour exercer le doute scientifique et pour saisir les stratégies sous-jacentes de la décision politique. Dans mon article « La fabrique du doute », je propose un exemple de ce travail réflexif.

Dans son nouvel ouvrage, Du cap aux grèves, Barbara Stiegler aborde le récit d’une mobilisation 17 novembre 2018- 17 mars 2020.

Sans paraphraser son texte, ou reprendre la quatrième de couverture, je souhaiterais provoquer un désir de lecture, en sollicitant votre curiosité sur trois notions que l’auteure aborde.

« Maintenir le cap » : tel serait le critère d’un bon gouvernement et mener « la pédagogie des réformes telle serait, en contexte démocratique, « la seule méthode de navigation ». 

Pour comprendre le sens de cette politique, Barbara Stiegler en situe les contextes et révèle au grand jour l’autoritarisme néo libéral qui était au cœur de ses découvertes sur Lippman  (« il faut s’adapter » Sur un nouvel impératif politique, 2019).

 

Elle nous rappelle que « vouloir maintenir le cap et en faire la pédagogie » est un élément de langage. Celui-ci utilise des emprunts langagiers qui deviennent, pour faire de la pédagogie, les auxiliaires d’un chantage exercé à l’égard de la population. Cette violence qui se déchaine contre les gilets jaunes est une des expressions de cette pédagogie gouvernementale pour maintenir le cap. Cette violence révèle « le rapport que nos sociétés néolibérales entretiennent au savoir et à la démocratie » (page 41). Ce critère gouvernemental « maintenir le cap » et ses conséquences, peuvent-ils être contestés par une mobilisation collective ?

Maintenir le cap, c’est aussi demeurer intransigeant sur un dossier politique de la droite néolibérale, dossier sur les retraites contesté depuis plus d’un quart de siècle par la population active et retraitée…En découvrant ce dossier en septembre–décembre 2019, Barbara Stiegler amène le lecteur à s’interroger sur le sens de la notion de retraite.

En élargissant la compréhension de cette notion, le lecteur comprend que le champ restreint donné par le gouvernement au texte sur les retraites occulte d’autres objectifs qui apparaissent tout au long des décisions gouvernementales : il s’agit de faire disparaître les temps de retrait, de pause nécessaire à la mise à distance du factuel et à la réflexion. La dimension philosophique et historique de la notion de retraite propose une vision de l’avenir du vivant et des rythmes de vie. Cette volonté politique qui vise la suppression de tous les temps de retraite volontaire ne traduit-elle pas l’ampleur de la crise écologique et sanitaire qui ébranle nos sociétés ?

Abordant le thème de la grève, Barbara Stiegler s’interroge sur le passage d’une opposition à une volonté gouvernementale de garder le cap quoiqu’il arrive à une mobilisation collective qui se traduit par la grève.

Elle amène le lecteur à s’interroger :

-  Dans quel but s’engage-t-on ?

-  Est–ce pour une fin que nous avons définie ou que nous connaissons d’avance ? L’approche philosophique et historique démontre que cette conception téléologique de l’engagement doit être remise en question : la finalité des mouvements collectifs d’opposition ne répond pas un objectif prédéfini, elle est une reconquête de nos lieux et de notre histoire dans un espace et un temps déterminés.

La relecture de son récit conduit Barbara Stiegler à proposer Onze thèses sur la grève pour conjurer ce qui continue de nous entraver ; les notions de cap, de retraite, en sont des exemples qui interrogent les luttes inscrites dans de vastes mouvements sociaux.

Sur la trame de son récit, Barbara Stiegler tisse le fil conducteur de ses références philosophiques et une parole personnelle de la quotidienneté qui conjugue actions militantes et vie domestique. Cette écriture embarque le lecteur dans un cheminement de philosophie politique qui est riche de la vie quotidienne d’une actrice de l’Université qui allie la recherche et l’enseignement à l’action au sein de l’espace public.

Alain Jeannel 

Dernière modification le vendredi, 11 décembre 2020
Jeannel Alain

Professeur honoraire de l'Université de Bordeaux. Producteur-réalisateur. Chercheur associé au Centre Régional Associé au Céreq intégré au Centre Emile Durkheim. Membre du Conseil d’Administration de l’An@é.

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