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Photo Credit :jmk-photos via Compfight cc - Article publié par Olivier Ertzscheid le 07 mai 2013 sur Affordance Info . Accès à l’article.

La découverte, comme souvent gourmande et délectable, de la dernière lecture de Xavier de la Porte sur Internet Actu, "Comment regardons nous le monde ?" m’a donné l’idée de ce billet, qui veut retracer le rôle, le statut et la place du regard à l’échelle de l’écosystème du web, sous la forme d’une "brève histoire du regard."

Par la fenêtre.

Bien avant le web, l’ordinateur est déjà obsédé par la métaphore du regard. Le point de cristallisation au moins métaphorique en sera le lancement de Windows, lui-même inspiré du fenêtrage du Macintosh. Car quoi de mieux qu’une fenêtre pour regarder le monde et pour en donner à lire le code.

 

Lire le web. Le regard qui délie.

1995. Aux premiers temps du web, le regard ne s’instancia qu’au travers de l’action portée de lecture. De la lecture de texte. Puis avec les avancées de la linguistique de corpus et les premiers algorithmes des premiers moteurs de recherche, cette lecture devint une lecture "par" un programme des textes qui commençaient à constituer l’immense corpus du web. C’était bien avant qu’Alain Giffard ne développe le concept de "lectures industrielles" mais la force opératoire de cette notion était déjà bien présente. Il ne s’agissait au départ "que" de compter le nombre d’occurence d’un mot au sein d’un ensemble disparate de textes pour établir un classement des pages les plus "occurentes", à défaut d’être les plus pertinentes. Il s’agit aujourd’hui, pour les algorithmes les plus aboutis, d’être capable d’avoir une lecture certes machinique mais suffisamment significative statistiquement du contexte de production des écrits. Il s’agit enfin de faire de ce regard porté par la machine sur nos textes, une nouvelle matrice du capitalisme, d’un capitalisme linguistique.

 

Narcisse bloggue.

2000. Les années blogs. Des journaux. Le plus souvent malhabilement présentés comme "intimes" par les médias alors même qu’ils investissent de nouvelles limites de la sociabilité. Mais incontestablement l’avènement d’une écriture narcissique. D’un Narcisse au Palais des glaces. Se donnant à voir parce que se regardant chez les autres. Faisant l’expérience d’une altérité partagée, d’une "extimité" à large spectre, pour réagencer les fils de son propre reflet numérique. L’histoire également d’une "identité numérique" en train de prendre corps, de se construire comme axe structurant de la culture internet. Comme sa principale mutation identitaire.

Le regard, c’est le radar.

Dans la foulée des blogs, le "web 2.0.", contributif, participatif, conversationnel. Le regard se fait "radar". La pulsion scopique s’incarne dans le "scope", dans la mise à portée possible et immédiate d’un écheveau d’informations de plus en plus denses, de plus en plus instantanées.

VidéoWeb.

Février 2005. Le grand virage. Naissance de YouTube. Le web, média originellement textuel, mute en un média au coeur duquel l’image, la vidéo, devient le premier corpus, celui à la volumétrie la plus large, le plus gourmand également en ressources pour sa mise à disposition, le plus complexe pour son indexation, mais le plus efficace pour jeter les bases d’une économie de l’attention encore balbutiante. Jusqu’à devenir la nouvelle télé. Télé-vision.

Vu sur Amazon.

Le "vu à la télé" est progressivement remplacé par de plus insidieuses et personnalisables industries de la recommandation. Au cours de l’année 2005, Amazon dépose deux brevets pour acter une technologie déjà en place : la "personnalisation de contenus basée sur les actions effectuées pendant une session de navigation" et "l’utilisation de l’historique des vues d’un produit pour identifier des produits liés". Voir, c’est savoir. Savoir ce que les gens voient, pour qu’ils aient l’impression de savoir quoi acheter.

En parallèle se déploient de nouveaux algorithmes embrassant l’entièreté d’une société de la requête. Le temps des premières logiques de "matching" (assortiment entre une requête et un résultat) est désormais loin. Se profile celui de moteurs produisant en entretenant leurs propres logiques de "watching" : les résultats de Google sont d’abord une vue sur le monde. Une vue qui n’aura de cesse d’être orientée, suggestive, reconstruite, réorientée.

"Quand nous consultons une page de résultat de Google (...), nous ne disposons pas simplement du résultat d’un croisement combinatoire binaire entre des pages répondant à la requête et d’autres n’y répondant pas ou moins (matching). Nous disposons d’une vue sur le monde (watching) dont la neutralité est clairement absente. Derrière la liste de ces résultats se donnent à lire des principes de classification du savoir et d’autres encore plus implicites d’organisation des connaissances. (...) l’affichage lisible d’une liste de résultats, est le résultat de l’itération de principes non plus seulement implicites (comme les plans de classement ou les langages documentaires utilisés dans les bibliothèques) mais invisibles et surtout dynamiques, le classement de la liste répondant à la requête étant susceptible d’évoluer en interaction avec le nombre et le type de requêtes ainsi qu’en interaction avec le renforcement (ou l’effacement) des liens pointant vers les pages présentées dans la page de résultat." (in "Des machines pour chercher au hasard")

 

Voir un milliard de visages.

Fondé en 2004, Facebook a atteint le seuil du milliard d’utilisateurs. Panoptique parfait et presque revendiqué, il est le compagnon de nos trop longues veilles, il donne à voir sans être vu, il est une redoutable fabrique à satisfaire la dimension pulsionnelle du regard, cette pulsion scopique. Le passage de la culture de l’index vers la culture du visage. Littéralement.

 

gOOgle zOOm.

Le zoom. Et l’art comme focale. L’histoire commence sur terre. La terre vue du ciel. La carte à l’échelle du territoire. Le monde à portée de zoom. Jusqu’à cette entrée en peinture de Google, ou celle du CNRS. Jusqu’au détail. Jusqu’à voir ce que le peintre lui-même ne voyait pas. Scrutateurs s’approchant à l’infini, sans retenue, et du même glissement retournent embrasser le monde. Du point le plus fin tracé par l’artiste le plus pointilliste, jusqu’à l’entièreté du monde,de l’univers. Et retour. En deux zooms. Que vaut ce regard ? Probablement ceci :

"Il est fascinant de zoomer dans le Google Art Project dit Elkins, “mais on se demande si on n’a pas traversé la frontière invisible entre la vision historiquement adéquate et un regard scrutateur et inadéquat. Peut-être considérerons-nous un jour l’infinie vision que propose l’internet comme une sorte de maladie culturelle – une compulsion que les générations futures trouveront amusante. Notre vision est peut-être pathologique, mais si elle l’est, c’est notre pathologie, notre manière de regarder le monde." (InternetActu)

 

Au bout du regard.

Quoi de mieux pour terminer une brève histoire du regard, qu’une bonne vieille paire ... de lunettes. Celles de Google bien sûr. Les Google Glasses. Hier maître de la culture de l’index, et demain peut-être de celle du visage. Le premier à avoir vu l’index sans se le fourer - le doigt - dans l’oeil.

 

Regarde moi te d/lire.

La seule question qui reste posée est celle de la distance. A nous-mêmes, aux autres, à la critique, à l’observation, à l’art, au monde. Le texte a jusqu’à présent suffi à préserver ou à instituer cette distance. Il en a été le principal régulateur, l’ombre portée, l’abri choisi. A l’abri précisément parce que celui qui l’écrit n’est pas nécessairement à portée de regard. Nous regardons aujourd’hui le monde au travers de technologies qui nous permettent de tout voir, de tout embrasser, de nous voir tous et chacun d’entre nous. Le prix à payer est d’accepter que ces technologies nous regardent ... en train de nous regarder. Et de savoir ce que nous pourrons ou voulons faire de cette distance, de savoir non ce que valent réellement ces prismes technologiques mais quelle valeur nous sommes prêts à leur accorder. L’à voir du regard est aussi son à valoir. Un grand avaloir.

Dernière modification le lundi, 05 janvier 2015
An@é

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