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Jean-François Cerisier, directeur de l’unité de recherche Techné de l’université de Poitiers : Dans le champ de l’éducation l’hybridation était une notion plutôt confidentielle et réservée à une petite communauté de chercheurs il y a encore très peu. Aujourd’hui, elle est au cœur de toutes les réflexions sur l’adaptation des institutions éducatives aux contraintes imposées par la pandémie. Nécessité fait loi !

Ce surgissement a du bon puisqu’il révèle de nouveaux formats pédagogiques dont l’intérêt pourrait excéder celui de la réponse à la situation d’urgence pour contribuer à transformer plus durablement les pratiques pédagogiques au bénéfice de tous les élèves et étudiants. Il permet aussi de jeter un regard différent sur ce qui se joue véritablement dans la relation pédagogique entre l’élève, l’enseignant et le savoir, et invite (enfin) à penser sérieusement l’enseignement sous l’angle de l’ingénierie pédagogique.

Il induit aussi des craintes dont la légitimité mérite d’être interrogée. Celle de la substitution d’abord où l’enseignant redoute que la mise à distance de son enseignement ne l’en dépossède. Celle de l’iniquité sociale ensuite avec un mode d’enseignement qui pourrait accroître les difficultés rencontrées par certains élèves, faute d’équipement parfois mais plus encore de capacités suffisantes pour étudier dans des dispositifs qui sollicitent davantage l’initiative et l’autonomie.

Dans la période que nous traversons, l’hybridation est essentiellement conçue comme un ensemble de dispositions qui permettent d’articuler des activités d’apprentissage physiquement organisées au sein d’un établissement avec d’autres réalisées à la maison. Elle peut prendre des formes différentes : rotation des groupes présents et distants, organisation de certaines acticités en ligne alors que d’autres sont organisées sur site … De fait, le terme est très utilisé sans être véritablement défini et encore moins éclairé par des travaux de recherche pourtant nombreux sur le sujet depuis des années.

L’hybridation ne relève pas seulement de la distanciation physique

On trouve trace de l’hybridation dans la littérature scientifique (francophone et au-delà) depuis les années 90. Jacques Perriault[1] évoquait dès 1996, de façon assez prophétique, que le développement des réseaux de communication allait permettre une hybridation de la formation et que l’on « assistait à une hybridation de la formation traditionnelle avec la formation à distance » où « les technologies de communication créent […] des passerelles entre deux mondes de la formation qui s'ignoraient totalement, il y a quelques années encore ». Un quart de siècle plus tard, son analyse acquiert une actualité nouvelle.

Depuis, différents travaux dont ceux des chercheurs du consortium européen HySup[2] réalisés entre 2009 et 2012, fournissent une définition de l’hybridation qui fait consensus. Ainsi, peut être considéré comme hybride tout dispositif de formation qui s'appuie sur un environnement numérique afin de proposer aux élèves des activités à réaliser à distance (en dehors des salles de cours) et en présence (dans les salles de cours). On le voit, la notion de distance est fortement relativisée. Ce qui compte, c’est moins la distance physique (à l’École ou chez soi) que la coprésence des élèves et de l’enseignant. Selon cette approche, l’hybridation est aussi l’occasion de basculer d’une ingénierie pédagogique centrée sur l’activité de l’enseignant (primauté du processus d’enseignement) vers une nouvelle, organisée depuis le point de vue de l’apprenant (primauté du processus d’apprentissage).

La distance ne s’oppose pas à la présence

Les techniques numériques de communication évoluent et nous disposons de plateformes de webconférence performants qui permettent les interactions et le partage de ressources.

Comme Jean-Louis Weissberg[3] le remarquait déjà, lors d’un colloque que nous organisions à l’université de Poitiers en 2000[4], les conditions de la communication à distance ne cessent de se rapprocher de celles de la communication en présentiel même si ces deux modalités resteront toujours différentes par essence. Ainsi, selon lui, assiste-t-on à une élévation du « coefficient charnel dans la communication à distance ». Dans le même colloque, Geneviève Jacquinot-Delaunay[5] faisait observer que ce n’est pas la distance qui s’oppose à la présence mais l’absence. Cette possibilité d’une présence à distance est largement attestée par l’engouement généralisé à l’égard des réseaux sociaux. Pour autant, la disponibilité des techniques les plus performantes ne suffit pas à garantir une présence à distance propice aux apprentissages. La présence à distance doit s’organiser et constitue l’un des éléments fondamentaux de l’ingénierie pédagogique de la formation hybride ou totalement à distance

Une autre définition de l’hybridation centrée sur la relation élève(s)-enseignant

Ces considérations m’amènent à formuler une autre définition de l’hybridation qui remet à leurs places la question de la distance et celle du numérique comme des éléments essentiels mais secondaires.

Une formation hybride peut ainsi être définie comme un dispositif articulant différentes activités d’apprentissage qui se distinguent par la nature de la médiation pédagogique opérée par l’enseignant, entre guidage de proximité et autonomie de l’élève.

Le guidage de proximité étant plus facile à réaliser en présentiel qu’à distance, on confond souvent la question de la distance avec celle de la médiation. L’élève laissé seul dans l’écoute d’un cours magistral le serait-il moins en présentiel qu’à distance ? Inversement, le dialogue avec l’enseignant autour d’une tâche à réaliser par les élèves serait-il impossible à distance ?

De même, si les techniques numériques sont à l’évidence très utiles à l’instrumentation d’activités pédagogiques distantes ne le sont-elles pas en présentiel ? L’exposé élaboré à la maison et présenté en classe, par exemple, est un format hybride qui a longtemps été réalisé sans le support des techniques numériques même si elles y ont toute leur place aujourd’hui.

Vers une ingénierie de l’hybridation

Bien des formats pédagogiques classiques relèvent de logiques d’hybridation.

L’exposé a déjà été cité mais on pense aussi aux devoirs à la maison, au stage dont un compte-rendu est présenté en classe ou bien à la classe inversée qui dans sa forme la plus élémentaire repose sur une prise d’informations réalisée hors la classe (lectures, visionnage de ressources multimédias) comme préalable d’activités en classe qui les mobilisent. On pourrait donc faire l’hypothèse que les institutions éducatives sont prêtes à accentuer l’hybridation lorsque les conditions de distanciation physique l’imposent. La réalité est un peu plus complexe car il faut substituer une hybridation systémique à une hybridation marginale.

Des transformations substantielles sont requises qui nécessitent non seulement des enseignants l’engagement personnel et collectif dont ils ont déjà largement fait la preuve, depuis toujours mais en particulier depuis le début du confinement de mars, mais aussi des compétences qui exigent de la formation, du temps et des moyens techniques. Pour ce qui concerne les élèves, leur réussite au sein de dispositifs de formation hybridés nécessite aussi des compétences nouvelles, qu’elles soient techniques ou méthodologiques. L’expérience seule ne suffit à développer l’ensemble de ces compétences. Il convient donc de les y former. Souvent face à eux-mêmes, ils ont aussi besoin d’une solide envie d’apprendre et une véritable confiance en l’institution. A nous de leur donner cette envie et cette confiance !

 

C’est à ce prix que l’hybridation, bien au-delà de la solution d’urgence qu’elle constitue face aux contraintes sanitaires, peut représenter une voie de transition vers des pratiques pédagogiques plus actives susceptibles de conduire plus sûrement les élèves vers l’autonomie qui représente la finalité des cursus scolaires et universitaires.

Jean-François Cerisier, directeur de l’unité de recherche Techné de l’université de Poitiers

28 juillet 2020


[1] Perriault, J. (1996). Formation à distance et culture scientifique et technique. Alliage, 29-30. Récupéré le 27 juillet 2020 de http://www.tribunes.com/tribune/alliage/29-30/perr.htm

[2] http://prac-hysup.univ-lyon1.fr/

[3] http://rhrt.edel.univ-poitiers.fr/document9a31.html?id=429

[4] Initié en 1999, ce colloque a été organisé chaque année jusqu’en 2018 sous des noms différents : Réseaux Humains / réseaux Technologiques (RHRT), École européenne d’été, Campus Européen d’Été (C2E) puis Campus E. Éducation (C2E). Les archives vidéo et les actes peuvent être consultés ici : https://c2e.conference.univ-poitiers.fr/.

[5] http://rhrt.edel.univ-poitiers.fr/documentb52f.html?id=773

 

Dernière modification le lundi, 31 août 2020
Laurissergues Michelle

Tout d’abord enseignante en école maternelle, directrice d’école, maitre formateur, directrice du centre Départemental de documentation pédagogique en Lot-et-Garonne (actuellement CANOPE),  responsable associative au niveau des écoles maternelles de 1973 à 1994, présidente nationale de l’An@é de 1996 à 2017 qui a créé le site Educavox dont je suis responsable éditoriale.

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