De « conseil » à « accompagnement » : le changement de paradigme
L’orientation scolaire s’est d’abord construite autour de la figure du conseiller — professionnel spécialisé qui évalue, oriente, voire décide. Au cours des années 70-80, la conception change progressivement. La question devient : comment passer d’une approche dirigiste (« voilà ce qu’il faut faire ») à une approche éducative (« construisons ensemble ton projet ») ?
Cette évolution s’est poursuivie avec le passage du « conseil » à l’« accompagnement »[1]. La différence peut paraître subtile. Elle ne l’est pas.
Le conseil suppose :
- Une expertise reconnue
- Une responsabilité professionnelle
- Une formation spécifique
- Un cadre clair de compétences
L’accompagnement suppose :
- Une proximité, une relation sans hiérarchie formelle
- Un cheminement ensemble
- Une posture (plus qu’un métier)
- Une fluidité d’intervenants possibles
Historiquement, ce passage s’opère dans les années 2000, avec l’introduction progressive du concept d’« accompagnement à l’orientation » dans les textes ministériels. Aujourd’hui, le terme est devenu hégémonique. Les « Maisons de l’Orientation » ne parleront pas de « conseillers », mais d’« accompagnateurs ». Les enseignants ne sont plus chargés du « conseil », mais de l’« accompagnement ». Les bénévoles, les parents, les pairs peuvent maintenant « accompagner ». Le conseil est ainsi déprofessionnalisé et l’accompagnement peut se pratiquer par n’importe qui.
Le flou stratégique : comment l’État se désengage
Pourquoi ce changement de vocabulaire ? Parce que le terme « accompagnement » est stratégiquement flou.
« À première vue, l’expression « accompagnement à l’orientation » peut paraître vague, polysémique, susceptible de recouvrir divers champs d’intervention préexistants (ceux du conseil, du coaching, du tutorat…) », écrit Bruno Magliulo. Mais ce flou n’est pas un accident. C’est une stratégie.
Parce que le flou a une vertu administrative : il n’engage rien.
Un État qui impose le « conseil en orientation » doit former les conseillers, créer des postes, financer des structures. Un État qui parle d’« accompagnement à l’orientation » peut le dire sans engager aucun moyen. Le terme fonctionne comme une promesse creuse : « On s’occupe de vous, on vous accompagne » — mais sans moyens dédiés, sans formation, sans postes créés.
Dès 2023, j’indiquais : « L’utilisation systématique du terme accompagnement depuis plusieurs années signifie en effet un changement de paradigme, mais peut-être pas celui indiqué. Pour ma part j’y vois surtout un désengagement de l’État en matière d’orientation scolaire ».
Et en effet, quand on regarde les faits :
- Pas de moyens budgétaires spécifiques attribués à l’accompagnement
- Pas de formation obligatoire des personnels impliqués
- Pas de postes créés (contrairement au statut de « conseiller d’orientation »)
- Pas de responsabilité institutionnelle clairement assignée
En résumé, « Le caractère flou du terme est également particulièrement pratique : il n’engage en rien. Et en effet le Ministère n’engage aucun moyen spécifique ».
L’État peut ainsi « faire synthèse » entre le conseil, le coaching, le tutorat, tout en ne finançant réellement rien. C’est un désengagement déguisé en modernité.
La mobilisation sans professionnalisation : les enseignants comme « accompagnateurs »
Mais il y a plus malin encore : le terme d’« accompagnement » permet de mobiliser largement sans professionnaliser.
Un professeur principal n’était pas formé pour faire du conseil en orientation — c’était le métier du conseiller d’orientation. Mais un professeur principal peut « accompagner ». Les bénévoles des Maisons de l’Orientation peuvent « accompagner ». Les parents peuvent « accompagner ». N’importe qui prenant une « posture d’accompagnateur » peut le faire.
C’est extraordinairement pratique pour l’organisation du système. Cela permet d’imposer des tâches sans créer de vrais postes, sans vraie formation, sans vraie responsabilité.
Et c’est exactement ce qui s’est passé : depuis l’introduction de l’« accompagnement à l’orientation » dans les textes officiels, les enseignants ont progressivement été appelés à assumer cette fonction — sans qu’on leur demande de formation spécialisée, sans que cela se traduise par une réelle décharge de service, sans qu’on clarifie vraiment ce que cela veut dire. « Ce n’est pas accompagné d’un effort particulier de formation des divers personnels concernés ». On en reste aux « vadémécums » sur Éduscol — des documents de 10 pages, sensés transformer une pratique.
L’ambiguïté des rôles : la paralysie intérieure
C’est là que ça devient vraiment problématique. Parce que l’« accompagnement » crée une ambiguïté de rôle insoluble pour l’enseignant. Une contradiction structurelle entre les deux postures, demandées aux enseignants, à tenir simultanément[2].
D’un côté, l’enseignant reste professeur :
- Il/elle a une relation hiérarchique avec l’élève
- Il/elle évalue l’élève (notes, appréciations)
- Il/elle est responsable de la transmission du savoir
- Il/elle juge, décide, impose
De l’autre côté, on lui demande d’être accompagnateur :
- Pas de relation hiérarchique
- Pas d’évaluation sommative
- Cheminement ensemble
- L’élève au centre du binôme, pas le professeur
Ces deux postures ne sont pas compatibles. Elles sont en contradiction frontale.
Un adolescent ne peut pas voir son professeur de français — qui lui met des notes, qui le juge, qui a du pouvoir sur lui — comme un « accompagnateur sans hiérarchie ». C’est une illusion.
Et cette contradiction n’est jamais nommée. On demande aux enseignants de l’habiter en silence. Résultat : la plupart des enseignants ne font ni vraiment du conseil, ni vraiment de l’accompagnement. Ils font un peu des deux, sans vraiment en faire. Ils tentent, douteusement, de concilier l’inconciliable.
Cette ambiguïté paralyse l’action. Parce qu’on ne peut pas vraiment agir quand on n’est pas clair sur le rôle qu’on joue.
L’individualisation du problème : comment le système devient invisible
Mais la vraie fonction du terme « accompagnement » est ailleurs. C’est qu’il individualise le problème.
L’orientation scolaire devient affaire d’« accompagnement » d’un projet personnel. Chaque élève a son parcours, son projet, ses besoins spécifiques. L’accompagnateur aide à clarifier ce projet, à « ouvrir des possibles », à « construire son orientation ».
Tout cela est individuel. Personnel. Singulier.
Mais le tri lui-même ne cesse pas d’être social et collectif.
Pendant que l’élève fabrique son « projet personnel » avec son accompagnateur, son conseil de classe regarde ses notes et décide s’il peut aller en général ou pas. Pendant que les familles « s’informent » dans un CIO ou une future Maison de l’Orientation, Affelnet classe les lycées demandés et utilise les notes pour trancher qui entre et qui n’entre pas.
Le système de tri continue, mais il n’est plus visible. Parce que le problème a été individualisé. L’éducation à l’orientation de par sa dimension collective n’a pas pu se développer dans ce contexte d’individualisation de l’orientation nécessaire au système.
L’accompagnement dit : « Le problème, c’est que tu ne sais pas tes capacités, que tu ne te projettes pas bien, que tu manques de compétences psychosociales », pas : « Le problème, c’est que le système trie les enfants d’ouvriers vers le professionnel et les enfants de cadres vers le général » en utilisant la réussite scolaire comme argument.
L’accompagnement dit : « On va t’aider à trouver ton orientation ». Pas : « On va transformer l’architecture du tri ».
C’est pourquoi l’approche par l’accompagnement rend structurellement impossible toute approche collective du tri. Parce que le diagnostic de départ est individualisé, on ne peut pas le traiter collectivement.
La psychologisation : quand les inégalités deviennent des « compétences »
Et il y a un dernier niveau : le recours systématique à la psychologie comme référence explicative.
Si l’orientation est une affaire d’accompagnement personnel, alors c’est une affaire de psychologie, de « compétences », de « motivation », de « capital psychosocial », d’« estime de soi », d’« anxiété ».
Les inégalités sociales deviennent des enjeux psychologiques individuels.
Un jeune de milieu populaire qui ne vise pas le général ? Ce n’est pas parce que le système le trie. C’est parce qu’il « manque de confiance en lui ». Il faut l’accompagner psychologiquement pour « croire en ses capacités ». Le problème n’est pas le tri, le problème c’est son estime de soi.
La psychologisation transfère la responsabilité du système vers l’individu. Elle rend l’individu responsable de ses propres inégalités. Elle propose une solution (thérapie, coaching, accompagnement psychologique) au lieu d’interroger le système.
Et elle justifie d’impliquer des psychologues, des coachs, des « experts en bien-être » dans le système d’orientation. Elle justifie aussi la dilution de la responsabilité : n’importe qui ayant une « posture » peut accompagner, puisque c’est finalement une question psychologique.
C’est profondément dépolitisant.
Les Maisons de l’Orientation : reproduction du même schéma
C’est précisément ce schéma que les Maisons de l’Orientation vont reproduire.
Elles vont mettre en place un accueil personnalisé, des accompagnements individualisés, des conseillers formés à l’écoute et à la bienveillance. Elles vont permettre à chaque jeune de « construire son projet ». Elles vont offrir une relation sans jugement, sans hiérarchie.
Tout cela est louable. Mais cela ne s’affronte pas au problème fondamental : pendant ce temps, le tri social continue.
Les Maisons de l’Orientation vont accueillir 200 jeunes. 100 recevront un accompagnement de qualité à la Maison. 50 resteront sans suivi. Mais pendant ce temps, au-delà de la Maison, les conseils de classe délibèrent sans critères explicites. Affelnet classe les élèves selon leurs notes. Les enfants d’ouvriers se retrouvent en professionnel. Les enfants de cadres en général.
L’accompagnement a eu lieu. Le tri aussi. Les deux en même temps. Comme si de rien n’était.
Pourquoi cela rend les approches collectives impossibles
Et c’est là que réside le cœur du problème.
Tant que l’orientation est conçue comme une affaire d’accompagnement individuel, il est impossible de concevoir des approches collectives du tri.
Parce que l’accompagnement individualisé suppose qu’on accepte le tri comme inévitable, comme techniquement neutre, comme administratif. L’accompagnement suppose que le problème n’est pas le tri lui-même, mais comment aider chacun à « s’adapter » au tri.
Une approche collective, au contraire, devrait commencer par remettre en question la décision d’orientation elle-même. Elle devrait demander : sur quels critères décide-t-on, qui décide, peut-on modifier ces critères, faut-il maintenir une orientation aussi précoce ? Des questions déjà formulées précédemment.
Mais ces questions ne se posent jamais dans le cadre de l’accompagnement. Parce que l’accompagnement individualise le diagnostic. Il dit : « Chacun son projet ». Pas : « Le tri lui-même est un problème ».
Conclusion : l’occultation par la bienveillance
L’« accompagnement à l’orientation » fonctionne donc comme une occultation par la bienveillance.
C’est beaucoup plus efficace que la répression. C’est beaucoup plus efficace que l’autoritarisme. L’État dit : « On vous accompagne, on vous aide, on s’occupe de vous ». Et les régions reprennent : « On va créer des Maisons de l’Orientation pour mieux vous servir ».
Mais pendant ce temps, le tri social continue. Simplement, il n’est pas visible, transféré dans l’individualité des décisions du conseil de classe, dans la technicité d’Affelnet, dans la psychologie personnelle de chaque jeune.
L’accompagnement individualise, psychologise, dépolitise. Il rend impossible de voir que le problème n’est pas la confiance en soi de chaque jeune, mais l’architecture collective du tri.
Et c’est pourquoi les régions, même avec les meilleures intentions du monde, reproduiront précisément le même schéma, dans ce même langage et cadre de l’« accompagnement individuel à l’orientation » et pas dans le langage et le cadre d’une remise en question du tri lui-même.
Bernard Desclaux
Article publié sur le site : https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/01/05/accompagner-sur-un-air-de-tri/
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Les posts de cette série :
Les ambitions de Régions de France https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/12/06/les-ambitions-de-regions-de-france/
La mutation silencieuse des PsyEN https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2025/12/10/la-mutation-silencieuse-des-psyen/
Information, conseil, décision, affectation : les quatre moments du tri social
Notes
[1] Desclaux, B. (9 mars 2023). Un nouveau paradigme, l’accompagnement à l’orientation ? https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2023/03/09/un-nouveau-paradigme-laccompagnement-a-lorientation/. Cette section s’appuie fortement sur l’analyse développée dans ce blog post, qui lui-même citait l’article de Bruno Magliulo sur Educavox et les analyses de Maela Paul (2004).
[2] Voir notamment le tableau dans mon article cité précédemment. Il montre l’ambiguïté structurelle entre la posture « d’accompagnateur » (sans hiérarchie, élève au centre) et la posture « de professeur » (relation hiérarchique, évaluation sommative).
[1] Desclaux, B. (9 mars 2023). Un nouveau paradigme, l’accompagnement à l’orientation ? https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2023/03/09/un-nouveau-paradigme-laccompagnement-a-lorientation/. Cette section s’appuie fortement sur l’analyse développée dans ce post, dans lequel je citais l’article de Bruno Magliulo sur Educavox et les analyses de Maela Paul (2004).
[2] Voir notamment le tableau dans mon article cité précédemment. Il montre l’ambiguïté structurelle entre la posture « d’accompagnateur » (sans hiérarchie, élève au centre) et la posture « de professeur » (relation hiérarchique, évaluation sommative).

