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L’intelligence artificielle occupe, depuis une cinquantaine d’années,  une place de choix  dans l’imaginaire les fantasmes et les peurs de l’humanité. Il est vrai qu’elle n’est pas facile à définir et à cerner et que le contact entre le substantif et l’adjectif est particulièrement rude dans cette expression maintenant consacrée.

Peu d'écho encore dans la campagne électorale

Elle resurgit périodiquement dans l’actualité comme elle le fait en ce moment mais trouve peu d’écho dans la campagne électorale qui se développe dans notre pays pas plus qu’elle  n’a fait débat dans les récentes campagnes vécues dans les autres pays.

Et pourtant ! Il n’est plus aujourd’hui question de savoir si la machine peut et va devenir supérieure à l’homme au sens d’une intelligence qui se laisserait mesurer et Deep Blue battant Kasparov aux échecs ou Deep Mind écrasant Lee Sedol  au jeu de go sont des épiphénomènes permettant de jouer sur l’imaginaire déjà évoqué et de réaliser un joli coup de pub. Les vrais problèmes posés à nos sociétés par l’intelligence artificielle sont de toute autre nature et l’on peut dire avec le physicien Stephen Hawking paraphrasant Ésope que « l’intelligence artificielle est ce qui peut arriver de meilleur…ou de pire à l’humanité ».

Mais il n’y a ni fatalité ni aléatoire dans tout cela et cela signifie que l’intervention du politique au sens large est nécessaire pour que l’occurrence privilégiée soit la première et que l’intelligence artificielle vienne augmenter l’intelligence humaine. Il y a des choix à faire et ils sont à réfléchir dès maintenant tant les avancées techniques explosent, tant est proche le temps des ordinateurs quantiques aux possibilités calculatoires sans commune mesure avec celles des machines classiques.

Des questions se posent

Les problèmes que l’on peut entrevoir et qui doivent conduire pour le moins à un questionnement ne sont pas ici hiérarchisés et leur inventaire n’est sûrement pas exhaustif. Précisons que celui-ci n’a pas pour but d’augmenter la sinistrose ambiante et d’assombrir un avenir par définition incertain dans un monde soumis à d’aussi fortes accélérations que le notre. Il s’agit toujours d’éviter de seulement  subir.

Citons d’abord la question de la redistribution des richesses créées par l’intelligence artificielle.

Le mode de création est double : par gain de productivité sur des fabrications ou services existant  et que l’on robotise, par apparition de nouveaux produits ou services. Il est, pour l’heure, davantage question des profits monstrueux réalisés par de grands groupes et de fortunes amassées dépassant l’entendement que de dispositifs sociaux permettant au plus grand nombre de bénéficier de la manne ainsi dégagée. Pourtant une réflexion s’engage sur une possible  « taxation des robots » reprise dans les débats hexagonaux après avoir été envisagée par Bill Gates lui-même. C’est un début peut-être mais il faudra aller nettement plus loin.

Vient ensuite le remplacement de l’homme pour réaliser certaines tâches de plus en plus confiées à des machines intelligentes.

Nous n’en sommes qu’au début d’un processus irréversible. De la même manière que l’on peut décomposer un objectif complexe d’apprentissage en plusieurs objectifs opérationnels plus aisés à atteindre par un élève, on peut décomposer un grand nombre de tâches en actes partiels réalisables par une machine.

Il ne faut pas croire que seule l’industrie est touchée par ce phénomène : l’éducation, la justice, l’édition, la médecine, la presse, le service à la personne…sont et seront tout aussi impactés. Cela conduit et va inéluctablement conduire à une vague de suppression d’emplois (entre 10% et 30% d l’intelligence artificielle des emplois existants suivant de difficiles estimations) non compensés, au moins pour un temps, par l’émergence d’emplois nouveaux.

Les problèmes humains et sociaux induits sont à gérer politiquement au sein de l’entreprise d’abord mais avec l’intervention inévitable de l’état avec deux axes de travail : comment peut-on accompagner  et former à nouveau les personnes victimes de ces mutations, comment peut-on favoriser la créativité, l’innovation, la création de nouveaux produits physiques ou numériques.

On vient de l’évoquer, l’une des conséquences est le besoin de formation :

Elle doit assurer l’adaptation aux possibilités nouvelles offertes par les machines intelligentes  et aux métiers qui en émergent. Cette adaptation se fera  de toutes façons mais dans un temps trop long si rien n’est fait pour le raccourcir.

L’enjeu en est que l’intelligence des machines vienne augmenter celle des individus et l’on sent bien que ce ne sont plus tout à fait les mêmes capacités qui sont mobilisées puisqu’il s’agit de nous préparer à des tâches que les machines ne peuvent pas réaliser, en tous cas pas seules, mais que nous allons réaliser avec elles. Cela impose de repenser l’éducation de nos jeunes mais aussi de permettre à tous, jeunes et moins jeunes de suivre l’évolution très rapide des techniques. La formation tout au long de la vie et la validation des compétences acquises prend ici tout son sens et c’est là encore un sujet commun d’étude et de négociations pour les entreprises et l’état.

Heureusement, et en dépit de nos craintes, les machines actuelles (et probablement les futures) ne sont pas autonomes, ou, en tous cas, leur autonomie réelle n’est que technique même s’il s’agit d’un drone qui va déclencher éventuellement un tir destiné à tuer.

En fait d’autonomie, il s’agit d’une analyse, par un algorithme, d’une situation finie avec un nombre fini (même s’il est très grand) de causes qui conduisent à un choix parmi des décisions possibles également en nombre fini. Il ne s’agit pas, pour la machine de se donner sa propre loi, de fixer elle-même ses buts et ses modes d’action comme cela peut-être envisagé pour l’autonomie d’un individu.

Par contre, son contrôle est tout de même indispensable, ne serait-ce que  pour palier les bugs aux conséquences de plus en plus lourdes, pour palier les intrusions malveillantes dans les systèmes intelligents. Dans ce domaine la législation est encore balbutiante et le temps de la loi est moins rapide que celui de la technique.

Les « garde fous » sont à concevoir, les questions de responsabilités (y compris pénales) sont à traiter. Les questions juridiques posées par la voiture sans chauffeur constituent un exemple caractéristique : en cas d’accident qui est responsable ? Le propriétaire du véhicule, le constructeur ou bien le concepteur du système embarqué ? La nécessité de la  transparence des algorithmes a là aussi un champ d’application et doit être exigée. Il serait bon que les législateurs que nous allons élire prochainement tracent quelques pistes de solutions.

Et puis, pour conjurer définitivement les dangers du monde des machines intelligentes, il va nous falloir cultiver collectivement si possible, individuellement sinon, ce qui nous distingue et nous distinguera toujours des machines pour si intelligentes qu’elles soient et deviennent: les relations humaines, la capacité à tisser des liens durables et profonds avec nos semblables, l’empathie, la capacité à s’émouvoir, le don de créativité, le génie mathématique… ou , pour reprendre le mot de Pascal, l’esprit de géométrie et celui de finesse.

Dernière modification le samedi, 13 mai 2017
Puyou Jacques

Professeur agrégé de mathématiques - Secrétaire national de l’An@é

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