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A Ginals, dans le Tarn-et-Garonne, l’abbaye cistercienne et son église de style gothique méridional ont été sauvées de l’abandon par un couple de collectionneurs, Geneviève Bonnefoi (1921-2018) et Pierre Brache (1920-1999) qui ont également créé un Centre d’art contemporain, le premier de la Région Midi-Pyrénées.

Un couple de mécènes

1 Geneviève Bonnefoi et Pierre Brache DR CMNCe sont dix-neuf salles thématiques dont cinq cabinets d’arts graphiques qui sont proposées à la visite avec l’ensemble du site (église, salle capitulaire, cellier, jardin de roses…). Les premières salles correspondent aux anciens salons des XVIIe et XVIIIe siècles dans lesquels ont été conservés le décor des gypseries et les cheminées. L’historique du Monument et le mode de vie des moines cisterciens sont présentés. Une salle est consacrée à Geneviève Bonnefoi et à Pierre Brache qui ont légué l’abbaye et leur importante collection d’œuvres avant-gardistes. Tous deux d’origine modeste ont connu une ascension sociale après la Seconde Guerre mondiale. Pierre Brache est un pupille de la Nation, après des études brillantes, il a une courte expérience dans la fonction publique et devient administrateur de sociétés. Geneviève Bonnefoi est née à Paris, elle a eu un père saltimbanque qui a joué dans des films de Tati et qu’elle a peu connu. Comme nombre de femmes de sa génération, elle a suivi des cours de sténodactylographie. Elle rencontre Pierre Brache en 1943.

A partir des années 1950, Geneviève Bonnefoi devient une plume qui compte dans le milieu artistique en rédigeant des articles et aussi des monographies, des essais. En 1948, elle achète deux aquarelles d’Henri Michaux. Elle lisait le poète et découvre avec intérêt ses œuvres picturales - Geneviève Bonnefoi a écrit de nombreux textes sur Michaux, elle a réalisé un film et a même donné des titres à certaines de ses œuvres. Ce premier achat constitue le début d’une des plus importantes collections d’art moderne en France

Dans l’effervescence intellectuelle et artistique de l’après-guerre, les époux Bonnefoi-Brache acquièrent les œuvres qui les séduisent sans arrière-pensée spéculative. Ils constituent une collection authentique devenue témoignage de la peinture des Trente Glorieuses. Les mécènes soutiennent des artistes émergents qui sont accessibles financièrement : Degottex, Wols, Hartung, Judit Reigl, Vasarely, Vieira da SilvaUne toile Otages de Fautrier provient de la série de portraits de fusillés peinte en secret pendant l’Occupation, désignée par Malraux comme la « première tentative pour décharner la douleur contemporaine. » Pour Malraux, « l’art moderne est né le jour où l’idée de l’art et celle de la beauté se sont trouvées disjointes. » 

Dubuffet est très représenté. Une salle lui est consacrée dans le parcours muséal comme pour Michaux et Hantaï. On découvre une personnalité pleine d’humour et très généreuse qui a offert des œuvres dont certaines ont été réalisées à l’intention du couple. Après le décès de l’artiste et selon ses volontés testamentaires, Pierre Brache intègre le conseil d’administration de la Fondation Dubuffet.

1 Trois dessins collages de Dubuffet Abbaye de Beaulieu en Rouergue Fatma Alilate

Trois dessins-collages de Dubuffet - Abbaye de Beaulieu-en-Rouergue © Fatma Alilate

Coup de foudre pour l’abbaye

En 1953, Geneviève Bonnefoi et Pierre Brache découvrent par hasard l’abbaye de Beaulieu-en-Rouergue :

« Ce fut un coup de foudre et en même temps un serrement de cœur. Cette abbaye fondée au XIIe siècle, bien que classée Monument historique depuis 1875, était tombée dans un état d’abandon pitoyable. L’église du XIIIe siècle, transformée en grange et en étable, était comblée de gravats pour permettre le passage des charrettes ; elle faisait songer à un navire naufragé. » Ils sont séduits par la modernité des lignes, l’harmonie des proportions de l’édifice, son esthétique dépouillée.

 

1 Salle Capitulaire voûtes dogives peintes docre et de rouge Abbaye de Beaulieu en Rouergue Fatma Alilate

Salle Capitulaire, voûtes peintes d’ocre et de rouge - Abbaye de Beaulieu-en-Rouergue © Fatma Alilate

Ils remarquent des motifs géométriques qu’ils rapprochent des œuvres de leur collection :

« A notre grande surprise, les arcs carrés des six voûtes d’ogives de la salle capitulaire étaient couverts d’arabesques peintes en ocre et rouge qui forment une véritable écriture abstraite. Il y avait là une démonstration extraordinaire de cette liaison de l’art ancien et moderne qui nous a toujours tenu à cœur. » 

Fin 1959, grâce à la vente d’une œuvre de Brâncusi, ils achètent l’abbaye. Une importante campagne de restauration débute en 1960, elle durera une dizaine d’années, elle a été financée par la vente d’une seconde sculpture de Brâncusi et le soutien de l’Etat. Geneviève Bonnefoi et Pierre Brache ont participé aux travaux jusqu’au curage de la rivière. En 1970, ils créent un Centre d’art contemporain, ce qui est assez audacieux en pleine campagne, dans le vallon de la Seye.

Ils vont promouvoir les artistes qu’ils aiment et défendent. Le couple se sépare mais décide de pérenniser la sauvegarde du site et leur projet artistique par une donation échelonnée au Centre des Monuments nationaux. Geneviève Bonnefoi garde l’usufruit de l’abbaye où elle s’installe définitivement. Elle y organise d’importantes expositions et développe aussi une programmation culturelle pour valoriser des artistes régionaux. Après son décès en 2018, c’est l’ensemble de la collection dont une partie avait été héritée de Pierre Brache qui est légué au Centre des Monuments nationaux.

L’association culturelle fondée par Geneviève Bonnefoi, constituée de bénévoles très investis avec à sa tête Geneviève André-Acquier - exécutrice testamentaire -, continue à œuvrer pour le rayonnement du site en proposant en partenariat avec le CMN des expositions temporaires.

La collection Bonnefoi-Brache est constituée de plus de mille trois cents œuvres dont deux cent trois tableaux et près de cinq cents dessins. Il y a également des sculptures, des œuvres d’arts premiers et un riche fonds d’archives présenté en partie dans la Bibliothèque. Des toiles majeures représentent l’évolution artistique de peintres, leurs cheminements, une période cruciale de l’histoire de la peinture abstraite. Si désormais il est courant de croiser lieux patrimoniaux et art contemporain, Geneviève Bonnefoi et Pierre Brache ont été les pionniers d’une pratique alors inédite. 

Fatma Alilate

Abbaye de Beaulieu-en-Rouergue

82 330 Ginals

Tél. : 05 63 24 50 10

Animations, visites et concerts inclus dans le billet d’entrée

Exposition en cours : Passages – Thierry Pécastaing (1953-1995), jusqu’au 25 février 2024

L’abbaye de Beaulieu-en-Rouergue, 50 ans d’expositions par Genneviève Bonnefoi, Coédition Association culturelle de l’abbaye de Beaulieu-en-Rouergue / In Fine éditions d’art. Sous la direction de Jeanne Fouchet-Nahas – Avec la collaboration de Geneviève André-Acquier, Joëlle Arches-Carrié, Jean-Pierre Colle, Benoît Decron, Coline Fea, Pierre-Damien Huyghe, Constance Krebs, Emmanuel Moureau, Brigitte Quilhot-Gesseaume, François-Henri Soulié, Pascale Thibault et Germain Viatte ; 144 pages, 103 illustrations - 29 € 

Crédits images : Geneviève Bonnefoi et Pierre Brache © DR / CMN
Salle Capitulaire, voûtes peintes d’ocre et de rouge - Abbaye de Beaulieu-en-Rouergue © Fatma Alilate
Trois dessins-collages de Dubuffet - Abbaye de Beaulieu-en-Rouergue © Fatma Alilate
Dernière modification le jeudi, 08 février 2024