Fatma Alilate : Au Théâtre de Passy, vous jouez le rôle de Salieri dans la pièce Da Ponte, le bouffon de Mozart.
Pouvez-vous revenir sur votre parcours comme comédien et auteur de cette pièce ?
Dominique Tirone-Fernandez (c) Clément Fernandez
Dominique Tirone-Fernandez : Il y a plus de deux ans, j’ai lu les Mémoires de Da Ponte. En tant que comédien, quand je les ai lus, j’ai vu tout de suite la matière théâtrale. Le personnage est très théâtralisé, il a eu une vie d’aventurier, plusieurs métiers. C’est un loser flamboyant et ça, ça m’a beaucoup plu. C’est la source première de ce travail. J’ai fait mes propres recherches, parce que je suis un passionné de Mozart et d’opéra. J’ai creusé un peu plus qui était Da Ponte. Après, j’ai fait des pas de côté, parce que j’ai créé des personnages qui n’existent pas réellement. Les personnages de base sont Salieri, évidemment c’est surtout Da Ponte, Casanova et Mozart. Puis, j’ai organisé autour de ces personnages-clés des situations de jeu qui nous permettent de voyager dans le temps, du XVIIIe siècle au XIXe siècle.
FA : Dans cette pièce, il y a différents tableaux.
D TF : Oui, parce que ce qui m’intéressait, c’était plusieurs temporalités. Pour moi, il fallait vraiment commencer au XVIIIe siècle où les destins se forment. Ils ne sont pas encore très connus Mozart, Casanova, d’ailleurs Da Ponte n’arrête pas de le dire.
FA : Ils se sont réellement rencontrés Casanova, Da Ponte ?
D TF : J’ai retrouvé des lettres de correspondance entre Da Ponte et Casanova qui se connaissaient vraiment bien. J’ai utilisé ces rapports-là. Il y a un cheminement très chaotique de Da Ponte. Je me suis dit que ce serait vraiment intéressant de lui trouver un endroit hybride totalement hétéroclite. On ne sait pas si c’est une épicerie, une librairie, une distillerie, parce qu’il a fait distilleur, il a fait plein de choses. On se retrouve à New York, entre la culture italienne du spaghetti et le cheeseburger, ça nous paraissait quand même assez extraordinaire.
FA : On se retrouve souvent à New York dans cette épicerie-librairie. Da Ponte, un des plus grands librettistes, termine sa vie de façon misérable.
D TF : C’est un personnage qui a toujours été en recherche de sa propre légitimité. A Vienne, dans les années 1780, il a collaboré avec Mozart. Il avait une plume, il a écrit la grande trilogie d’opéras de Mozart. Fin lettré, il a toujours écrit. Il est né tout près de Venise. Il a fait plusieurs métiers, mais quand même il y avait en lui un immense besoin de reconnaissance : « Je vais un jour être reconnu en tant que… » A l’époque, on disait librettiste pour les opéras, son parcours a été chaotique. Il était toujours au bord de la faillite. Il a été directeur de Théâtre de Londres, ce qu’on ne voit pas dans la pièce, parce qu’il fallait choisir des lieux et périodes. Ce personnage m’a intéressé pour son humanité. C’est quelqu’un qui vit vingt ans à New York, c’était un des premiers à participer à l’émigration italienne. C’est lui qui crée Don Giovanni à New York, en 1826. Il va osciller entre la culture italienne, l’émergence de la culture américaine. Un personnage étonnant.

« Da Ponte, le bouffon de Mozart » de Dominique Tirone-Fernandez, Théâtre de Passy Paris (c) Fatma Alilate
FA : Dans la pièce, vous jouez le rôle de Salieri, un rôle attachant. Vous créez aussi du lien avec les autres personnages. Est-ce que vous le remarquez ?
D TF : J’espère que ça se remarque, parce que c’est quand même le but. Salieri, c’est un personnage que l’on connaît par le film Amadeus, la pièce de Pouchkine, si je ne me trompe pas Mozart et Salieri qui pointait l’antagonisme d’où la légende qui s’est faite, Salieri jaloux de Mozart qui l’aurait même empoisonné. Ce qui est totalement faux, parce qu’ils ont vraiment collaboré et écrit ensemble des partitions. Mais Salieri est un personnage de la Commedia dell'arte, c’est presque lui le bouffon, très imbu de lui-même, colérique. C’est un personnage qui est un jalon important, qui fait du lien avec les autres personnages et bien sûr avec Da Ponte. Le comédien Hugo Lebreton qui incarne Da Ponte est remarquable. Il est tout le temps sur le plateau, pour toutes les époques. Je voulais que ça démarre au XVIIIe siècle à Venise. Il y a cette fête au Ridotto. C’était un lieu ambigu où tout le monde se côtoyait, la haute bourgeoisie, la noblesse, les courtisanes. Un monde interlope, passionnant, typique de Venise à cette époque-là.
FA : Comment avez-vous fait pour le travail de la mise en scène, puisque vous avez l’habitude de travailler avec Corinne Jahier ?
D TF : Alors, ça a été relativement simple et fluide, parce que Corinne, je la connais depuis très longtemps. Elle m’a mis en scène sur d’autres spectacles. Mais là, c’était important à la fois d’être auteur, jouer, s’occuper de la production. Et il y a plus de deux ans, j’ai présenté la trame de cette pièce à Corinne, et elle m’a dit : « Tu me fais un véritable cadeau, ce sera mon projet. » A partir de là, on a avancé ensemble même sur le texte, parce qu’elle m’a dit : « Bon là, peut-être que tu pourrais travailler un petit peu plus cet aspect ou cet ajustement, cette transition. »
FA : L’ouvrage a été publié il y a deux ans ?
D TF : Ce n’est pas publié encore, mais déposé à la Société des auteurs.
FA : L’atout de cette pièce, c’est d’associer les artistes lyriques.
D TF : C’était notre projet avec Corinne, on a auditionné de jeunes chanteurs. Les deux chanteuses ont à peine 23-24 ans, et ont un talent fou. Le pianiste a la vingtaine aussi.
FA : La grande scène d’humour, c’est quand le pianiste se prétend chanteur.
D TF : C’est drôle ! J’adore les voix. J’adore l’opéra, je connais bien le chant. On a écouté beaucoup de chanteurs, et on a fini par faire un choix. Je pense qu’on a un très beau casting avec Alexandre Martin-Varroy qui est un petit peu plus âgé que les autres artistes lyriques et le musicien qui est remarquable. La pièce commence avec un air de Scarlatti au piano, puis il y a Vivaldi. Mozart arrive plus tard, on va rentrer peu à peu dans l’univers de Mozart.
Propos recueillis par Fatma Alilate
Da Ponte, le bouffon de Mozart de Dominique Tirone-Fernandez
Spectacle musical, durée 1h20
Auteur Dominique Tirone-Fernandez
Mise en scène Corinne Jahier
Avec Elena El Ghaoui, Hugo Lebreton, Christophe Paris, Dominique Tirone-Fernandez, Hugo Delor (piano), Alix Gallois (soprano), Jeanne Kichilov (mezzo), Alexandre Martin-Varroy (baryton)
Lumière Nathalie Grassi
Scénographie Ludyvine Laforme
Théâtre de Passy, Paris
Tous les lundis à 19 heures
Avec Annie Chauveau, Dominique Tirone-Fernandez a fondé le Théâtre de l’Equinoxe.
Dernière modification le jeudi, 29 octobre 2026
