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Cycle de colloques de la mission ECOTER sur l’éducation et le numérique dans le cadre de l’atelier « Education, numérique & territoires. »

Ce mardi 17 mai 2016, la mission ECOTER avait choisi de focaliser l’attention sur un élément déterminant pour le passage de l’école au numérique : l’architecture et l’organisation de l’espace de vie et de formation au sein des établissements scolaires et de formation. La Caisse des Dépôts offrait un lieu idéal pour une telle rencontre d’élus, de responsables éducatifs et d’experts pour en délimiter les contours.

Concevoir et aménager les espaces et les bâtiments éducatifs à l'ère du numérique.

Une nécessaire et urgente réflexion pluridisciplinaire.

Les débats étaient introduits par Pascal Charvet, IGEN honoraire et ancien vice-recteur qui ouvrait la session pour un constat sans concession se faisant ainsi l’écho du sentiment de frustration des enseignants face à l’inadéquation générale des installations et des moyens numériques aux besoins éducatifs concrets.

Trois ans après la Loi d’Orientation et de Programmation pour la refondation de l’École, on bute toujours sur les questions matérielles préalables à la seule vérité qui vaille : les usages pédagogiques et éducatifs au profit des élèves sont l’élément central de toute évolution.

Le manuel qui sera produit pour la rentrée par les éditeurs avec le soutien du ministère de l’Education nationale, en un temps trop court, ne sera pas structuré pédagogiquement au contact des usagers et des corps d’inspection : c'est un gadget très coûteux. Le manuel numérique se fait toujours attendre, car ce manuel bi-média (papier/numérique) qu’on nous promet n'est pas la solution.

Le véritable manuel numérique reste à la traîne (cependant, dans le courant de l’après-midi, les enseignants affirmeraient qu’ils n’étaient pas demandeurs d’un manuel, fût-il numérique !)

Certes, les collectivités territoriales intègrent désormais un rapport moins frontal et moins descendant aux usagers et de par les missions que leur confère la Loi, elles s’attèlent à la réorganisation de l'espace scolaire qui est un moyen décisif d'agir sur les pratiques. Car la nécessité est grande de structurer la pédagogie des outils numériques dans l’espace éducatif, c’est à dire de structurer dans un espace approprié le rapport pédagogique au numérique.

Critiquant sévèrement les ENT (Espaces Numériques de Travail), ces "mini forteresses" verrouillées pour des raisons de sécurité, P. Charvet plaide pour une réflexion articulée selon deux axes : comment le savoir et l'espace scolaire sont tributaires des supports de transmission et comment articuler spatialité physique et numérique dans l'école?

Fort du constat que l'espace de l'école est ce qui a le moins changé depuis l'antiquité, il importe de sortir de cette conception sacralisée de la salle de classe où trônent éventuellement des outils numériques (les salles informatiques).

Puisque la mobilité et la connectivité sont des éléments indispensables aujourd’hui pour l’accès à l’information et à la construction de la connaissance, la salle de classe ne peut plus être le seul étalon à travers lequel on pense l'école.

Il faut concevoir des "learning zones", car ce qui importe, c'est la circulation dans cet espace. Le CDI doit être le centre de ressources important couplé à plusieurs cyber-lieux, ou cellules plus petites. On ne peut plus continuer à construire des établissements qui ne soient que des lieux de passage : l’établissement devrait aussi offrir l'hospitalité aux enseignants en leur proposant des espaces de travail appropriés et un lieu d'intimité possible, notamment des bureaux.

Le numérique n'est pas qu'une évolution technique, mais  une nouvelle manière de communiquer entre apprenants dans de petits espaces favorisant la recherche et l'accompagnement. Le mobilier doit pouvoir être déplacé, l'espace doit pouvoir être reconfiguré.

Les usages éducatifs du numérique sont le cœur du problème, mais on en revient toujours aux considérations techniques bloquantes, avec les soixante mètres carrés contraints de la salle de classe. Et la question ultime reste toujours celle des moyens matériels et du coût économique des constructions et des installations sur lequel on bute inexorablement.

 

Quelles sont les solutions concrètes à une telle évolution ?

C’est la question qui était posée aux deux tables-rondes de la matinée.

Lors de la première table ronde, Laurent Jeannin, Directeur adjoint de la plateforme technologique TechEduLab (Université de Cergy-Pontoise) présentait les résultats aux recherches-développements en technologies de l’éducation, et à ce titre l’état de la recherche dans le domaine de l’aménagement de l’outil spatial dans l’espace éducatif.

D’emblée, un constat s’impose : les établissements livrés aujourd’hui ont été conçus à l’époque où la tablette tactile n’existait pas et où on n’avait pas intégré la notion de dé-fonctionnalisation de la salle de classe.

En effet, avec le numérique, les classes ne devraient plus être spécialisées : il convient au contraire de rechercher la modularité et la flexibilité de l'espace et du temps.

Afin de penser autrement l’occupation de  l'espace et l’aménagement de l'outil spatial, on travaille aujourd’hui avec des maquettes numériques qui intègrent le coût des matériels dans le temps. Une démonstration de maquette 3D conçue selon la technologie BIM (Building Information Modeling), montre comment intégrer une planification adaptée et directement compréhensible par les usagers.

Pascal Cotentin – Délégué académique au numérique de l’académie de Versailles - constatait que « le numérique s'empare de l'école dans un monde connecté : avec d'un côté la connexion, de l'autre la mobilité. »

Dans l'académie de Versailles, ces enjeux sont pris en considération selon trois axes : redéfinir les temps, repenser les lieux et enfin rendre l'élève acteur. Il convient en effet de créer des nouveaux lieux d'apprentissage en abolissant la propriété de la classe par une discipline ou par un enseignant, avec plus de modularité autour des équipements individuels mobiles (les EIM sont préconisés dans une note ministérielle accompagnant l’appel à projet de Préfiguration du Plan numérique). Il ne faut pas oublier que la classe a été conçue pour le professeur, jamais pour l'élève.

Pour intégrer l’apport des élèves à la réflexion, le concours "Bouge ta classe" a été organisé dans l’académie de Versailles. On ne s’interdit alors aucune approche, notamment au niveau des postures des élèves que des structures adaptées permettent de varier (avec des petites maisons, des alvéoles etc.) y compris la position allongée ! On n’oubliera pas non plus de former les enseignants à la conception et à l’utilisation de ces nouveaux lieux d’apprentissage.  

 

Comment résoudre ces difficultés liées à l’évolution des usages dans l’aménagement et la gestion des bâtiments éducatifs ?

A cette question posée par la seconde table ronde, diverses réponses concrètes étaient apportées.  

Pour Nicolas Favet (Architecte INSA, Urbaniste IUP, Expert HQE et énergie – Agence NFA), la réalisation d’espaces adaptés bute souvent sur une guerre ouverte entre les services techniques et services éducation dans les villes. L'usager est perçu comme un gêneur pour les services techniques, alors qu’il convient d’intégrer le plus possible des besoins propres de ces usages.

La stratégie de bon projet n'est pas la même que la stratégie pour gagner un concours d'architecte. Le projet du Pôle Molière des Mureaux est exemplaire et il est le fruit d’une large concertation entre tous les acteurs. Les architectes essaient d'expliquer les besoins de structure aux collectivités, alors même que la capitalisation d’expériences est difficile. Se pose aussi le problème des réformes, notamment des rythmes scolaires dans le premier degré qui imposent l’existence d’ateliers qui n'ont pas été pensés.

Un certain nombre de difficultés sont évidentes : les bâtiments ont été pensés avec des murs porteurs non modulables ; d’un autre coté on cherche à réaménager certains espaces en installant du numérique en essayant de « penser intelligent » avec des designers. On pense faire évoluer les choses en intégrant dans les lieux d’éducation des espaces Fablab et en pratiquant le « coworking » dans les établissements (exemple de la région Hauts-de-France) en cherchant aussi à créer en lien avec le monde de l'entreprise.

Pour Florence Kohler, le Guide « Campus d’Avenir : concevoir des espaces de formation à l’heure du numérique » récemment publié par la DGSIP du MENSR est un outil qui devrait permettre d’adapter à une pédagogie inversée et collaborative, un espace traditionnel transmissif qui est aujourd’hui aberrant. On a dix millions de mètres carrés à rénover, or le problème est que le campus du futur se fera dans des espaces du passé. Il n'y a plus besoin de grands amphithéâtres de 1000 places à l'heure des Moocs. On va vers des amphis modulables, interactifs et collaboratifs.

 

La révolution doit être plus mobilière qu'immobilière.

Et les exemples ne manquent pas, en France comme à l’étranger (dix cas pratiques sont présentés dans le Guide où l’on voit notamment que les pays d’Europe du Nord ou du Sud – Portugal- ont mis l'accent sur la pédagogie collaborative depuis longtemps).

Il faut donc penser à la montée des espaces informels pluri usages avec Wifi, connexions etc. : on peut voir à ce propos le hall de l’université Assas Paris 2 ou l’exemple  de l’université de Bretagne qui a développé des espaces de visioconférence pour gérer la dispersion des pôles universitaires sur la région. Les établissements ont besoin d'avoir des exemples et de partager sur une plateforme collaborative: la bonne communication passe par la vidéo.

La DNE du Ministère de l’Education nationale est aussi à l’œuvre dans ce domaine, comme le montre Malika Alouani qui présente le projet Archicl@sse destiné à gérer l’impact du numérique sur l'architecture des écoles et des établissements.

Le numérique modifie les situations d'apprentissage et nécessite un agencement et un mobilier adaptés aux nouvelles pratiques de classe (interactions, binômes sur tablette, travail en petits groupes, enregistrements audio ou vidéo).Ce projet devrait permettre d’éviter que les collectivités réinventent la roue, en mutualisant les expériences et en élaborant un référentiel. A signaler également l’Hackathon mené dans l’académie de Besançon sur cette même thématique ("Mon École à l'ère numérique"). 

Les solutions existent, et beaucoup sont déjà mises en œuvre, notamment en réorganisant les services, comme au Conseil Départemental de la Seine-Saint-Denis où la Direction Education-Jeunesse intègre le bâti de l’éducatif, et où la collectivité s’appuie sur les référents numériques bien identifiés dans les établissements.

On s’appuiera aussi à l’avenir sur la collaboration entre collectivités, éducation et industriels (Lionel Nouzarede représente Engie Ineo Digital) en travaillant à la recherche et développement sur les transformations numériques dans l’éducation en centrant les efforts sur les usages. Cette collaboration permet aussi de repenser l’usage qui est fait des lieux d’éducation en les ouvrant de manière mutualisée sur l’ensemble d’un territoire : l’établissement scolaire pourra ainsi devenir une porte d’entrée numérique sur un territoire, y compris en intégrant des Fab Lab.

On devrait aussi pouvoir occuper les espaces de restauration qui ne sont pas occupés 90% du temps. Il faudrait aussi pouvoir utiliser les cuisines en dehors du temps scolaire. Des centaines de mètres carrés ne servent que quelques heures par jour, notamment dans le premier degré.

On sait que l’affaire est fort coûteuse, car le coût d'un bâtiment se décompose de la manière suivante : 25% investissement et 75% exploitation et maintenance. Il y a de très grosses économies à faire, notamment sur le deuxième volet. Le problème majeur In fine est financier, car on en est réduit à construire des bâtiments qui correspondent à nos moyens de maintenance et d'exploitation et non pas à nos besoins d’équipement. Il y a là un enjeu important et complexe dans le coût d'exploitation des bâtiments. Les collectivités s'occupent beaucoup de Contrats de Performance Énergétique, parce que cela a des coûts importants. Mais il ne faut pas perdre de vue que ce sont les enjeux de formation et d’usage qui doivent demeurer essentiels.

Comme le rappelle N. Favet, « La question centrale reste : comment mettre 20 élèves dans 60 mètres carrés? », alors qu’il faudrait plutôt penser des espaces de 100 mètres carrés reconfigurables (il est en effet nécessaire d'augmenter de 30% l'espace d'une salle de classe dès lors qu'elle est modulable) ; les porteurs de projets restent donc contraints par les normes en vigueur, sachant que la technicité complexe des bâtiments rend cette modularité difficile..

La stratégie de la CDC pour l'innovation a été de créer un Lab consacré à l'architecture en faisant travailler ensemble des étudiants d'architecture, des usagers pour sélectionner les projets qui seront travaillés pendant trois mois, avant de sélectionner 5 projets qui seront travaillés durant 9 mois pour les finaliser.

La stratégie du changement ne peut réussir que si les enseignants s’approprient les projets : ils doivent être associés en amont, informés et formés, puisque ce sont les usages qui sont centraux pour cette révolution numérique dans l’architecture des lieux de formation. Il y a là un chantier à partager entre collectivités et responsables locaux de l’éducation.

Michel Pérez

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Dernière modification le mercredi, 09 mai 2018
Pérez Michel

Président national de l'An@é. Inspecteur général honoraire de l’éducation nationale (spécialiste en langues vivantes). Ancien conseiller Tice du recteur de Bordeaux, auteur de nombreux articles et rapports sur les usages pédagogiques du numérique et sur la place des outils numériques dans la politique éducative.

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