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John Stewart était invité par l’IRASCA, Institut Régional Aquitain des Sciences Cognitives Appliquées.

Cognitivisme et Enaction : quelles conséquences pratiques ? John Stewart [*]: " Il existe actuellement deux paradigmes en sciences cognitives. Le cognitivisme, issu de la Théorie Computationnelle fondatrice des sciences cognitives, se focalisent sur des représentations mentales et met au premier plan des raisonnements. L’énaction, par contre, est enraciné dans la biologie, et met l’accent sur l’expérience vécue des organismes vivants.

En effet, chaque organisme vivant – l’humain compris – amène à exister le monde propre dans lequel il vit. Dans cette présentation, je propose de discuter les conséquences pratiques de l’un et l’autre paradigme. Ainsi, le choix entre ces deux paradigmes repose non pas sur des conjectures et réfutations, mais plutôt par des jugements de valeur. Je discuterai de ce qui me semble être les enjeux, notamment la manière d’envisager l’intelligence artificielle."

Qu’est-ce qui crée l’émotion ? Cette conférence en est un bel exemple : James Stuart y fait partager sa démarche intellectuelle.

Elle est tangible quand James Stewart établit entre le public et lui une relation d’altérité dont l’empathie est à l’origine.

Elle entraine le public au sein même de sa réflexion nourrie d’approches plurielles.

L’émotion rend tangible la mise en perspective des théories construites en linguistique, en sociologie, psychologie, en philosophie des sciences, en biologie, en éthologie pour ne citer que quelques exemples de la richesse de la ressource documentaire proposée.

Ce n’est pas simplement le contenu qui importe, c’est l’ensemble du comportement humain avec sa subjectivité et son expérience vécue qui transmettent le mouvement de la pensée.

D’où vient cette richesse qui passionne ?

Elle part de la proposition qu’il n’est pas nécessaire d’opposer la construction de deux paradigmes « Cognitivisme et Enaction » par une analyse des conjonctures et avec des réfutations.

Elle propose que les valeurs de l’un et de l’autre soient mises en évidence en reconnaissant leur incommensurabilité : « on ne peut pas les tester l’un par rapport à l’autre par le jeu normal des réfutations empiriques »[1].

Un compte rendu des contenus sans la présence du conférencier est à la fois réducteur et interprétatif des propositions de John Stewart. Il démontre qu’il s’agit de deux langages associés à des réalités différentes qui font voir le monde en interprétant autrement les données :

Le cognitivisme comme approche computationnelle de la pensée se base sur l’élaboration de symboles formels et d’une syntaxe.  A la suite des mathématiciens, le cognitiviste donne du sens au modèle formel construit pour que les symboles « disent quelque chose ».

Si nous en restons à cet énoncé, la transmission cognitive demeure au stade de l’information,  elle est une relation entre des symboles qui crée le sens que le code extérieur au lecteur lui confère. Le caractère computationnelle du diaporama en est l’illustration.

L’Enaction pose la question de l’expérience vécue et de la subjectivité à propos de la cognition. Pour illustrer cette notion John Stewart propose des pistes :

La métaphore du théâtre montre que la scénographie, la mise en scène, le jeu de l’acteur, le texte, « font exister pour le public un monde propre[2] ».

La cognition s’organise, se crée au sein de cet espace et de ce temps.

La référence aux travaux de Von Uexküll [3] montre les apports de l’éthologie et de la biologie pour comprendre l’action cognitive et adaptative de tout organisme vivant.

John Stewart met en scène  l’exemple de la tique étudiée par Von Uexküll. Pour la tique, une infinité de stimuli existent dans son environnement, cependant il reste accrochée à une branche dans l’attente du passage d’un animal à sang chaud ou d’un homme : « L’organisme vivant qui se met à exister est à la base de la cognition. »

L’Enaction considère que les organismes humains s’organisent eux-mêmes en interaction avec l’environnement, en cela les travaux sur l’éthologie permettent de mieux comprendre cette approche qui considère que « nous fabriquons notre monde propre[4] et nous sommes engagés dans ce monde ».

Qu’est qui met en mouvement notre réflexion?

L’existence d’un monde qui est unique, qui appartient aux présents.

Dans ce temps et cet espace, se conjuguent l’altérité, les expressions gestuelles, les bruissements de la langue  qui commentent et expliquent en fonction du questionnement de l’environnement.

John Stewart ne définit pas simplement l’Enaction, il la vit comme la source de « l’action adaptative de tout organisme vivant comme polarité », une cognition incarnée, « embodied cognition », où l’homme,  la femme sont présents avec leur personnalité, leurs gestes, leur élocution, leur rapport à l’autre et aux autres.

Alors nous comprenons sa réponse  à la question :

- « Pourquoi ces deux paradigmes ne peuvent-ìls pas être associés ? »

- « On ne peut pas les associer comme on ne peut pas associer l’eau et le feu, c’est ma position.»

James Stewart propose deux définitions de l’Intelligence Artificielle qui résulte de ces deux paradigmes, le cognitivisme et l’Enaction.

L’une issue de la théorie computationnelle propose que l’Intelligence Artificielle, résultante des langages formels, explique et modélise la pensée humaine. Le développement du numérique rend particulièrement performante cette proposition.

 L’autre conçoit que l’Intelligence Artificielle est spécifiquement humaine. Elle explique et construit la pensée humaine. Elle existe depuis que l’Homme a commencé à marcher, à fabriquer des outils, elle est une création humaine avec un mouvement perpétuel.  Sa Finalité est «  comprendre l’homme et l’étude de l’homme par l’homme ».

Cette mise en perspective des deux paradigmes à propos de l’Intelligence Artificielle introduit un questionnement sur les caractéristiques idéologiques et politiques de l’un et de l’autre. Telle semble être  une des conclusions de John Stewart répondant à une question du public.

Pr. Alain Jeannel    


[1] Les guillemets indiquent une note prise pendant la conférence.

[2] Propre : qui émane de la personne elle-même

[3] Jacob Von Uexküll, Mondes animaux et Monde humain, Denoël 1965.l

[4] Propre : qui émane de la personne elle-même

 

[*]John Stewart est chercheur scientifique. Né en 1941 en Angleterre, il vit depuis 1973 en France. Après  une licence en Physique à l’Université de Cambridge, il a travaillé dans une variété de domaines, successivement : génétique et endocrinologie ; conseilleur scientifique pour Edgar Morin et son livre « La Méthode » ; entré au CNRS en 1975, dans la section sociologie, il a travaillé en sociologie des sciences, y compris comme Président de la Fédération Nationale des Boutiques de Science. A partir de 1990, à l’Université de Technologie de Compiègne, il a  travaillé en sciences cognitives et collaboré à développer la « thèse TAC », la « Technologie comme Anthropologiquement Constitutive ». Il travaille actuellement dans le cadre du paradigme de l’Enaction, alternatif à la Théorie Computationnelle de l’Esprit en sciences cognitives. Dernièrement, il revient à la biologie, proposant une théorie où ce sont les organismes vivants, plutôt que les gènes, qui sont l’objet principal de la biologie.

Dernière modification le mardi, 07 mai 2019
Jeannel Alain

Professeur honoraire de l'Université de Bordeaux. Producteur-réalisateur. Chercheur associé au Centre Régional Associé au Céreq intégré au Centre Emile Durkheim. Membre du Conseil d’Administration de l’An@é.