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La refondation à reculons ? Un article, dans le Nouvel Obs de cette semaine, signé Abdelmajid Arbouche (Doctorant à Paris IV Sorbonne) fait une analyse inquiétante sur l’école, qui fait écho aux inquiétudes et coups de gueule de Pierre Frakowiak ici sur Educavox (1)... 

Il me semble qu’il se dit actuellement des choses dangereuses, qu’il ne faut pas laisser passer. Pierre trouve que la base ne réagit pas assez et ne sait pas se faire entendre... Alors, voici une petite pierre pour bousculer l’inertie..



Le propos d’Arbouche est résumé dans la conclusion de son article : Si l’on veut promouvoir une école de qualité et de réussite, il faut par-dessus tout éviter d’en faire un instrument de lutte contre l’inégalité sociale.


Et à quoi d’autre pourrait-elle servir, je vous le demande ?
Et que peut signifier le titre de cet article "Rescolariser l’école" ? Ou cette formule bizarre : "placer l’école au centre de l’école" ?
Personnellement, je sens dans cette dernière formule comme des relents écœurants du fameux "placer les savoirs au centre de l’école" de sinistre mémoire. Ce sont des propos comme ceux-là qui vont faire capoter les espoirs de refondation : même si ce n’est sans doute pas le sens que lui donne l’auteur, re-scolariser l’école, cela sera compris comme ré-enfourcher les dadas Brighelli, et autres Marc Le Bris. Et que font les programmes 2008 sinon précisément scolariser à plein l’école (cf. "la récré est finie" des propos ministériels dès 1985), au sens le plus péjoratif de terme "scolariser".
 


En fait,il est facile de repérer où ce raisonnement se retourne contre son auteur, dont je ne pense pas qu’il souscrive sincèrement à cela. Quand il affirme : "Est-ce le rôle de l’école que de lutter contre les inégalités sociales ?", il présente une interprétation parfaitement fausse des relations entre l’école et ces inégalités.
 

L’école n’a évidemment pas à lutter contre les inégalités sociales : comment le pourrait-elle ? Et il n’a jamais été question que ce soit là son objectif. En revanche, elle a à lutter contre les inégalités de réussite scolaire liées aux inégalités sociales, ce qui est notablement différent. Une école, qui a besoin que la famille des enfants soit socialement et intellectuellement aisée pour que ceux-ci réussissent, est une école conçue pour que la société surtout ne change pas.
Or, c’est justement, parce que la société est bâtie sur des inégalités sociales, que l’école doit exister : il y a des enfants qui n’ont que l’école pour s’en sortir, et c’est pour eux qu’elle est là. Il faut bien comprendre qu’en toute logique, aucune raison ne peut justifier qu’un enfant qui vit dans un milieux socialement défavorisé ait plus de difficultés scolaires qu’un autre. Voir dans ce lien une évidence est pure aliénation.


Certes, l’école, pour mille raisons, se doit de travailler avec les parents, mais cela ne veut surtout pas dire qu’elle a besoin d’eux pour faire son travail. Et les collègues qui se plaignent de ce que tous les parents ne peuvent pas aider leurs enfants dans leurs devoirs du soir ont une cécité de logique bien désolante. Que dirait-on d’un peintre en bâtiment qui se plaindrait de ce que les clients ne sont pas tous capables de passer la seconde couche, indispensable à la solidité du travail ?


Que des parents qui le peuvent puissent aider leurs enfants dans leur travail scolaire, c’est évidemment un plus, mais tellement injuste, qu’il doit être mis à la disposition de tous les autres et qu’il est hors de question que l’école puisse s’en servir autrement qu’à mettre en place des moyens permettant à TOUS LES ENFANTS DE LA CLASSE de bénéficier des apports culturels de certains parents.


Déjà, par son pouvoir de mélanger les classes sociales (pouvoir assez mis à mal par les mentalités actuelles et qu’il faut donc absolument protéger politiquement), l’école peut minorer considérablement les effets pervers des différences sociales.


Mais, son vrai rôle va beaucoup plus loin : c’est que l’enseignant sache prendre en compte les savoirs-déjà-là des enfants — ils en ont tous. Or, pour la majorité d’entre eux, ils les ignorent ; quand, par hasard, ils les connaissent, ils les méprisent un peu et leur but est plutôt de les faire oublier pour mettre à leur place les tables de multiplication, la conjugaison du passé simple et la liste des Capétiens directs.
Ce n’est pas "à la place", c’est "avec", et dans une relation de mutuel enrichissement ; je dis bien "mutuel" car, sans les savoirs de la vie, ceux de l’école sont abstraits et vides de sens. Pour tous ceux dont les savoirs sont sans rapport apparent avec ceux de l’école, le métier d’enseignant consiste donc, en prenant appui sur eux et en les valorisant, de rendre possible une évolution enrichissante pour tous, vers ceux des programmes.


C’est cela que les enseignants doivent apprendre à faire : ce n’est ni évident, ni facile. Les savoirs à maîtriser officiellement ne sont pas les seuls à maîtriser et la bonne école de F. Dubet que cite l’auteur a pour tâche au contraire de faire en sorte que les élèves puissent, en ajoutant les savoirs scolaires à ceux de leur expérience quotidienne, si éloignés que soient ceux-ci de ceux-là, se construire une culture personnelle facteur d’intégration sociale et de liberté.
Si la formation n’intègre pas cette caractéristique essentielle au métier, si elle continue de s’empêtrer dans des considérations de niveau de recrutement sans poser la question des contenus, il y a de quoi s’inquiéter comme Pierre :

 

J’observe que dans le clair-obscur des débats, personne (même parmi mes grands amis concernés) ne parle de l’adéquation des pratiques pédagogiques de la formation elle-même – mais, c’est comme pour l’école, pourquoi changerait-on quelque chose qui ne marche pas ? – avec les pratiques de l’école du futur. Personne ne parle de l’articulation pratique / théorie que l’on ne sait pas exploiter sérieusement. On juxtapose toujours stage dans une classe avec un prof et cours théorique essentiellement disciplinaire alors que l’on doit former au travail d’équipe et à l’analyse des pratiques. La pédagogie de résolution de problèmes appliquée aussi bien à la formation des maîtres qu’à la pratique pédagogique en classe, qui pourrait être une solution, avec une réforme des contenus (sociologie, philosophie, histoire de l’éducation et des disciplines, anthropologie…) est très éloignée des porteurs d’une culture exclusivement disciplinaire..

 

Pourquoi vouloir former au travail d’équipe et à l’analyse des pratiques pédagogiques, sinon pour que l’école soit plus efficace ? Et que peut signifier "être efficace" pour l’école, sinon "être capable d’éviter les inégalités de réussite scolaire qu’engendrent les inégalités sociales" ? Apparemment, cela ne paraît déjà pas évident à tous, mais si, comme le demande l’article cité, on commence par séparer la question scolaire de la question sociale, alors, là, c’est à toute allure que la refondation va fondre... Pire que la banquise ! Et ça n’aura rien à voir avec le réchauffement climatique.


(1) http://www.educavox.fr/actualite/debats/article/la-formation-des-enseignants-on-n

Dernière modification le lundi, 24 novembre 2014
Charmeux Eveline

Ancienne élève de l’ENS, professeur à l’EN d’Amiens, puis au CRCEG de l’EN, entre 1956 et 1971.

Nommée ensuite à l’ENG de Toulouse, puis à l’IUFM de cette ville jusqu’en 1993, date de mon départ en retraite, j’ai parallèlement travaillé à l’INRP, en tant qu’Enseignant chercheur associé, depuis 1966 jusqu’à mon départ en retraite. J’ai publié de nombreux ouvrages sur la pédagogie du français à l’école primaire et au collège. 

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