Régions ou État : fausse dichotomie
Regardons d’abord cette fausse question.
Les régions pensent qu’en prenant les moments du processus 1 et 2 (information, conseil), elles contrôleront l’orientation. Elles se trompent. L’État garde les moments 3 et 4 (décision, affectation) — les véritables moments du tri. Donc, logiquement, c’est l’État qui trie.
Cette situation de répartition des tâches cache un arrangement silencieux qui convient aux camps.
L’État garde le tri tout en le rendant invisible. Si quelque chose fonctionne mal, c’est la faute des régions (elles n’ont pas bien conseillé). Si le tri continue, c’est « pédagogique », « administratif », « technique » (Affelnet).
Côté régions, elles peuvent se dire « On améliore le service public », sans prendre la responsabilité du tri, donc sans avoir à le remettre en question. C’est rassurant.
C’est un arrangement parfait, fonctionnel, où personne n’est responsable parce que tout le monde y participe.
L’arrangement silencieux
Ce qu’on a vu dans cette série, jusqu’à présent, c’est le fonctionnement du tri social à plusieurs niveaux d’occultation :
- Niveau administratif : les régions/État divisent les compétences (information/conseil vs décision/affectation)
- Niveau procédural : le moment 3 (conseil de classe) reste opaque, sans critères explicites
- Niveau technique : Affelnet rend le tri invisible par sa propre complexité
- Niveau psychologique : l’accompagnement individualise le problème, le fait passer pour une question personnelle plutôt que systémique
À chaque niveau, les deux acteurs (régions et État) acceptent implicitement cette occultation.
Les régions ne demandent jamais : « Sur quels critères précis le conseil de classe décide-t-il ? ». Elles ne demandent jamais : « Pourquoi les enfants d’ouvriers vont-ils massivement en professionnel ? ». Elles ne demandent jamais : « Comment fonctionne vraiment Affelnet ? ».
L’État, de son côté, se garde bien de clarifier. Le silence du ministère sur la mutation des PsyEn, le refus de nommer les critères du conseil de classe, l’acceptation de la complexité d’Affelnet, tout cela fonctionne très bien pour l’État.
Et pendant ce temps, le tri continue, silencieusement, efficacement et sans débat.
Donc oui, techniquement, c’est l’État qui trie. Mais cette réponse rend les régions complices involontaires d’une structure qu’elles n’interrogent pas.
Mais voilà le vrai problème
Et voilà où la question change radicalement.
Dans toute question réside un présupposé. Demander « Régions ou État : qui trie ? » suppose que le tri lui-même est inévitable. Qu’il faut juste clarifier qui en est responsable.
Ainsi, le problème n’est pas « qui trie », « au nom de quoi », « pour quelle raison », le vrai problème réside dans le fait que ce tri à 14 ans soit accepté, soit normal, soit naturalisé.
À la fin du collège, en France, un enfant de 14 ans vient de finir sa troisième. À ce moment, l’institution scolaire dit : « Voilà ce que tu es capable de faire. Voilà où tu vas aller ». C’est un verdict institutionnel qui scelle des trajectoires pour les années à venir. Souvent pour le reste de la vie.
Ce n’est pas une question d’équité. Ce n’est pas une question « si on pouvait mieux conseiller ». C’est une question structurelle, le principe même du fonctionnement de notre système scolaire est attribué le droit de répartition.
Pourquoi 14 ans ? Pourquoi pas 16 ? Pourquoi pas 18 ? Ou même jamais ?
D’où vient cette orientation précoce ?
Il faut alors faire un petit retour historique.
En France, l’idée de l’orientation en fin de troisième date de 1959[1]. Antoine Prost le rappelle, ce n’était pas un hasard[2]. C’était le moment de la théorie du capital humain. L’idée que la scolarisation devait répondre aux besoins économiques de l’État. C’est le passage d’une école patriote à une école économique.
Il fallait trier. Vite. Afin que les élèves aillent dans les filières correspondant aux « besoins » du marché du travail. Former des ouvriers en professionnel, des cadres dans le général et des techniciens en technologique, appliquant ainsi les attentes-prévisions du Plan. C’était rationnel, économiquement rationnel.
Mais c’était aussi profondément politique. Parce que ça signifiait : l’institution scolaire accepte explicitement de produire et reproduire les inégalités sociales.
Depuis 1959, rien n’a vraiment changé. L’orientation reste précoce, relativement précoce. Le tri reste à 14 ans. Et les mécanismes qu’on a décrits dans cette série (conseil de classe opaque, technique Affelnet, accompagnement individualisé, psychologisation) tout cela fonctionne pour rendre le tri invisible, mais pas moins réel. On peut même dire que c’est cette invisibilité qui assure son efficacité.
La question radicale
Donc, si on pose vraiment la question, ce n’est pas « Régions ou État : qui trie ? »
C’est : pourquoi acceptons-nous qu’on trie à 14 ans ?
C’est une question radicale. Parce qu’elle suppose qu’on pourrait ne pas accepter.
Qu’on pourrait décider : non, à 14 ans, ce n’est pas le moment de décider de la trajectoire d’un jeune. À 14 ans, on explore. On essaie. On se trompe. On change d’avis. À 14 ans, on n’a pas besoin de quelqu’un pour vous dire : « Voilà ce que tu es capable de faire ».
À 14 ans, on a besoin de possibilités, pas de verdicts institutionnels.
C’est une question qu’aucune région ne pose. C’est une question qu’aucun État ne pose. C’est une question absente de tous les documents officiels.
Parce que la répondre signifierait remettre en question la décision qui s’est cristallisée en 1959 et toute l’architecture du système qui s’est construite depuis.
Conclusion : la vraie clarification
Les régions demandent une clarification des compétences. C’est compréhensible. Elles veulent savoir qui fait quoi.
Mais il y a une clarification qui n’a jamais eu lieu. Celle-ci : l’école trie les jeunes à 14 ans, de manière opaque, selon des critères non explicites, et produit massivement des inégalités sociales.
Cette clarification, personne ne semble la demander.
Et pendant ce temps, les Maisons de l’Orientation s’ouvrent. Les régions s’engagent. L’État se tait. Et le tri continue.
La vraie question n’est pas : « Régions ou État : qui trie ? »
C’est : pourquoi acceptons-nous encore, en 2025, qu’une institution décide à 14 ans du destin d’un jeune ?
Bernard Desclaux
Article publié sur le site : https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2026/01/13/une-tension-bien-consensuelle/
[1] En rappel, Desclaux, B. (11 avril 2011). La suppression des CAP. https://blog.educpros.fr/bernard-desclaux/2011/04/11/la-suppression-des-cap/
[2] Prost, A. (2013). Du changement dans l’école : les réformes de l’éducation de 1936 à nos jours. Paris : Seuil. L’auteur situe la systématisation de l’orientation scolaire en 1959, moment d’intégration des conseillers d’orientation dans le ministère et d’adoption de la théorie du capital humain comme objectif de la scolarisation.
Dernière modification le jeudi, 15 janvier 2026

