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Tout a commencé avec un vœu. Pour la première fois de ma vie, au moment de souhaiter les meilleures choses possibles aux personnes chères à mon cœur pour le passage de l’année 2019 à 2020, je me suis demandé ce que je me souhaitais à moi. Sans réfléchir, je me suis souhaité de reprendre le contrôle de mon attention.

Le hasard m’a-t-il conduit à ce moment précis ? A priori, il s’agit plutôt d’un cheminement long, fait de lectures d’articles scientifiques, de rencontres avec des chercheurs, de discussions formelles et informelles, de constats liés à mon activité professionnelle et ma vie personnelle. Cependant, une fois ce vœu prononcé, comment faire ? Par où commencer ? Sans l’avoir anticipé, plusieurs étapes d’un périple étonnant se sont mises en place. Une pandémie et deux ans plus tard, il me semble avoir presque exaucé mon vœu.

Le rapport hebdomadaire de temps passé

En 2018, IOS en est à sa version 12. Il est désormais possible de monitorer son temps d’écran. Au départ je ne m’occupe pas trop de cette fonctionnalité, mais par curiosité, je la mets en route. Et là, je tombe de ma chaise. Le rapport est envoyé toutes les semaines. Chaque semaine, tel un poisson rouge, j’oublie le rapport précédent. Cependant petit à petit, le choc du nombre d’heures à utiliser chaque jour le téléphone intelligent m’amène à me poser des questions. Beaucoup de questions. Sur ce que j’en fais, de ce temps ! Et surtout, l’impact probable sur ma vie personnelle et particulièrement le temps que je ne passe pas, de fait, à élever sereinement mes enfants. Le temps passe très vite, ils sont déjà presque grands, j’exige de moi-même de ne jamais passer à côté de leur éducation.  

Sans surprise, beaucoup du temps passé sur le téléphone malin est consacré au travail. De manière formelle : répondre à un mail ou tout autre format de communication quand on est hors les murs du bureau, rechercher des informations sur tous les supports imaginables pour des questions de travail, etc. De manière informelle, ma pratique personnelle des réseaux sociaux sert directement mon travail. Pas de secret, plus on passe de temps sur les réseaux sociaux, plus on comprend comment ils fonctionnent, qui sont les têtes de réseaux, leurs stratégies et leur application, et ceci se met directement au service des organisations professionnelles pour lesquelles je travaille.

Lorsque 2019 s’achève, j’ai la ferme intention de modifier mon temps de vie éveillée. En 2020, ça sera différent. Rien à voir, même ! Dans l’intention de reprendre le contrôle, je commence d’ailleurs à noter ce que je fais hors temps d’écran, car je considère dès lors le temps d’écran comme du temps non choisi, volé sur ma vie.

Début mars, pas besoin de vous le rappeler, nous en sommes encore tous traumatisés, nous voilà confinés.

Notre mémoire a tendance à l’oublier : nous avons vécu une année et demie de confinements et couvre-feu. Pas 6 mois. Ni 12. Quinze à seize mois. De mars 2020 à juin 2021, voire juillet 2021, 15 à 16 mois sans savoir à quelle sauce nous allions être mangés, à s’inquiéter pour nos proches, se demander l’impact à court, moyen et long terme pour nos enfants, pour nous-mêmes, pour la société, de ce que nous sommes alors en train de vivre. Lassitude et épuisement, manque criant d’humanités sont au menu de nos quotidiens. Se connecter sur les réseaux sociaux, c’est un peu bénéficier d’un lien humain. Un leurre, surtout, mais le cerveau est correctement trompé, on aurait presque le ressenti de passer du temps avec les gens dans un espace-temps commun. Jusqu’à la possibilité de vaccination pour tous, nous étions en suspens dans un espace-temps bien particulier et compliqué à vivre.

Evidemment, pendant ce temps, difficile de changer les réflexes bien ancrés, dont celui de « checker » des différents réseaux sociaux, de manière frénétique tout au long du jour et de la nuit. Quand on clique sur un des logos d’Instagram, Tiktok et compagnie, on pense y passer deux minutes, mais par un mystérieux tour de magie, on y passe beaucoup plus de temps, même si on n’a, concrètement, pas de temps. C’est de la magie, ni plus, ni moins.

Continuer à passer autant de temps totalement effréné sur les réseaux ? Non, merci.

Être l’audience. De qui ? De quelles organisations ?

De la notion de temps, une donnée brute et méchante qui ne veut en réalité rien dire, est arrivée pour moi la notion de « qui ».

De qui suis-je l’audience ? Ce temps que je passe à scroller sur les réseaux sociaux… à qui en fais-je cadeau ? J’ai bien sûr mes favoris, ceux dont je me souviens le nom de compte et suis capable de les retrouver de manière spontanée, mais surtout, tous ces autres comptes, certains remarquables, d’autres pas du tout. Pour qui est-ce que je prends de mon temps « libre » pour regarder, parfois cliquer, aimer, voire commenter les publications ?

En me posant cette question, j’observe ce que je vois défiler chaque jour d’une autre façon, et là, je me rends compte que la grande majorité des personnes dont je suis les publications avec parfois beaucoup trop d’assiduité ont, en réalité, dans l’intention de leurs publications, l’idée d’un modèle économique. En fait, ils me vendent leur salade. Pour gagner des euros ou des points d’influence, qui pourront se transformer à moyen ou long terme en argent. Très clairement, publier leur permet d’exister et de faire vivre la cause à laquelle ils sont soumis. Soit en vendant des produits dont personne n’a vraiment besoin mais qui font très envie, grâce à une mise en scène bien orchestrée, soit pour exister tout court. Publier pour être. Se donner une contenance.

Pire, j’ai accès à certaines coulisses de comptes appréciés sur les réseaux, de « personnalités », et le fossé, pardon le gouffre, entre ce que les personnes passent comme message avec leurs photos, commentaires, et qui ces personnes sont dans la vraie vie est abyssal. D’ailleurs, dans cette veine, les coulisses des podcasts les plus en écoute ont été visitées, et le constat est très amer.

Donc il y a les comptes de personnes et les comptes de personnes faisant partie d’organisations militantes ou mercantiles clairement définies ou pas, notre monde étant mouvant et changeant.

Les personnes vivant sur leur nom propre et faisant vivre leur propre commerce, et les personnes faisant vivre des organisations ou des groupements militants avec leur nom. Rassurons-nous, même rattaché à un groupe, l’individu aime briller par lui-même. Les mentions prouvant l’appartenance à la mouvance en mode « nous-mêmes nous savons » permettent de renforcer le groupe et l’individu en son nom.

Les militants placent le plus souvent le livre qui aura été écrit sur la notoriété et l’engagement des publications sur les réseaux sociaux. Pour les éditeurs, il y a moins de risques à publier une personne dont les statistiques sur les réseaux sociaux produisent déjà pas mal d’engagement, ça permet de mesurer le premier cercle des acheteurs. Ainsi, les militants font avancer la cause commune et leur cause personnelle.

Côté mercantile, il y a les blogueurs et autres influenceurs dont la survie dépend d’un placement produit.

L’efficacité du placement sera mesurée par un code promo exclusif. Exclusif, au même degré que les mêmes codes promo, lancés en même temps, chez les autres blogueurs ou influenceurs du sujet concerné. D’ailleurs pour vivre de placements produits, même plus besoin de publier des articles construits. Ça aussi c’est un phénomène intéressant.

Les publications éphémères au format réseaux sociaux suffisent. Ces dernières demandent beaucoup moins de travail. Ce que les « créateurs de contenus » ont du mal à calculer, c’est le long terme. Au moment où les réseaux sociaux les sanctionnent en réduisant la portée de leurs publications ou en supprimant leur compte, paf, plus de modèle économique. Eh oui, sur les réseaux sociaux, nous ne sommes pas chez nous. Nous ne sommes pas maîtres de nos publications. Nous sommes soumis à leurs lois et sanctionnés par les algorithmes.

Ainsi, Instagram aurait fait taire certains comptes dont la portée politique compte, ce que le réseau réfute. Un procès est en cours.   

L’éthique au sein de l’équipe mercantile n’est bien sûr jamais un sujet.

L’impact écologique des produits présentés ? Ah ah ah ! Et s’il faut à longueur de temps partager des photos des enfants dans leur vie quotidienne sans une seule seconde imaginer des conséquences sur leur vie future, aucun problème. Le partage de leurs données personnelles à la planète connectée entière n’est pas un sujet. Parfait. Certains parents ont même créé des comptes au nom de leurs enfants, pour partager leur vie quotidienne avec le monde entier, sans restriction. Parents blogueurs occasionnels ou régulier, lorsque vous publiez les photos de vos enfants, vous réduisez leur champ des possibles pour plus tard. C’est un fait. En publiant les photos de vos enfants, vous leur attribuez une identité dont ils ne pourront pas se défaire. Ce qui est publié sur le net ne disparaît jamais tout à fait. Vous ne créez pas d’opportunités, vous les réduisez.

L’éthique au sein de l’équipe militants est un sujet, d’ailleurs dans l’équipe militants on définit précisément l’éthique et aucune autre définition n’est admise. Dictatorial ? Non… si peu…

Donc à ce stade, je considère qu’en étant l’audience de ces personnes, de ces organisations, je soutiens leurs actions. Alors, c’est non, merci.    

Oh, le beau réceptacle de névroses !

Comme les réseaux sociaux vivent sur nos émotions, la tonalité des publications s’en ressent.

Les plus optimistes d’entre nous pensions que les réseaux sociaux seraient un formidable moyen de se lier les uns aux autres, d’apprendre, de partager. Or il est temps de constater que cela existe, et c’est tant mieux, mais en grande majorité du temps, le modèle économique s’est construit sur nos peurs, nos colères et nos haines, et le débat s’est polarisé. Aujourd’hui si vos publications sont sympathiques, bienveillantes envers les autres, vous n’aurez pas d’audience. Ou très peu, au regard des publications cyniques, ironiques, malveillantes.

Dès le début, on pouvait voir qu’Instagram était un repère d’obsessionnels, car les comptes les plus suivis sont des comptes dont les codes couleurs sont toujours les mêmes, les types de publications identiques. Le côté artistique de tous ces comptes faisant passer la pilule de l’aspect psychotique.

Entre les débuts d’Instagram et aujourd’hui, des millions (milliards ?) de publications. Et aujourd’hui, si vous regardez les stories, vous constaterez qu’un certain nombre relève d’une forme de névrose. Quand on suit les comptes des militants, on est confronté chaque jour à leurs doutes, leurs angoisses, leurs obsessions. De manière moins appuyée, c’est pareil pour la plupart des comptes non militants, publiant des stories très régulièrement, même s’il n’y a pas d’objectif mercantile.

Pour les mercantiles, comme l’audience est agacée par la fréquence des placements produits, afin de varier et capter l’attention, les influenceurs mélangent instants de leur vie privée, « confessions des émotions », pour accrocher l’attention, et placement produit. En imaginant que ces confessions sont sincères, comment, en termes médicaux, psychologiques, peut-on nommer ces tranches de ressentis partagés avec des millions de personnes ? Dans le cas de confessions insincères, comment nommer le fait de jouer avec les émotions de son audience, de ses prospects et clients ?

Au niveau marketing, l’audience ressent une forme d’exclusivité à faire partie de la vie personnelle et émotionnelle des personnalités, regarde donc avec attention et émotion positive ce qui est publié. C’est exactement là que l’audience est prête à basculer vers le clic d’achat. L’audience a l’impression de faire partie de la vie de l’influenceur, en suivant son quotidien, et accepte en échange de se voir proposer des produits plusieurs fois par jour. Escroquerie en bande organisée ? Ne me faites pas écrire ce que je n’ai pas dit. Ni même pensé.

Partager ses peurs, ses colères, ses haines permet de se décharger de ces émotions. Et les livrer en pâture à d’autres, accessoirement.

Certes, la pandémie n’a pas aidé les cerveaux à aller bien, et a même accéléré les processus à tous les niveaux, dont ceux des personnes qui étaient déjà fragiles. De fait, les réseaux sociaux sont devenus des réceptacles à un trop grand nombre de névroses. Pourquoi devrai-je vivre chaque jour, plusieurs fois par jour les névroses des autres ?

Recevoir la haine, les peurs, les frustrations, les colères des autres, quotidiennement ? Non, merci.

Réserve cognitive

En consommant des contenus via écran d’appareil mobile à foison, j’ai aussi constaté autre chose. Chaque matin, je me lève avec une réserve cognitive. Au fur et à mesure de la journée, elle s’amenuise.

Chaque acte de la journée la réduit, en prenant un peu sur la réserve. Les réseaux sociaux mangent la réserve à vitesse grand V. J’imagine que la charge mentale est une représentation de cette réserve cognitive.

Lorsque je consomme plus d’énergie cognitive que je n’en ai en réserve, non seulement mes objectifs initiaux de la journée sont détournés, parce que je pense à des choses vues sur les réseaux dont je n’ai que faire, mais en plus, je vis à crédit cognitif. Plus facilement fatiguée, énervée, j’ai tendance à absorber les colères, les peurs, les tristesses que je vois défiler sous mes yeux. Bien sûr, j’absorbe aussi le beau. Seulement le beau est beaucoup plus rare, et je ne passe pas plus de temps avec lui. C’est quand même n’importe quoi, quand on y pense.

Par ailleurs, lorsque je regarde ma journée de travail, il y a des tâches à temps long, et des tâches à temps court. Si on résume. Lorsque ma réserve cognitive est dans le rouge, je suis moins disponible pour les travaux à temps long, ceux demandant réflexion, recherche. En gros, ceux qui me permettent d’aller plus loin, et dans mon travail, et dans le développement de mes compétences. Les notifications dérangent la réflexion. De même, scroller les réseaux sociaux en permanence apporte trop d’informations, que je ne suis pas capable de gérer. J’en gère certes plus, mais moins bien.

Epuiser ma réserve cognitive quotidienne avec trop d’informations, des sentiments négatifs qui ne me concernent pas, et qui influent sur ma vie ? Non, merci !

Le rapport de temps en passivité et en activité

Evidemment, tout n’est pas horrible sur les réseaux sociaux.

J’ai vu et connu des initiatives magnifiques, des talents fous. Grâce aux réseaux. Clairement. Jamais je n’aurai entendu parler de certains sans l’exposition de leurs travaux sur les réseaux sociaux car ils comportent, dans leur idée de base, une part d’équité. Cela a totalement disparu aujourd’hui car il est impossible de gagner en notoriété sur les réseaux sans payer les publications. On vous sortira l’exception pour faire mentir ce propos. Interrogez précisément le modèle économique des réseaux sociaux pour comprendre de quoi il est question.

Donc oui, les réseaux sociaux peuvent être un formidable vecteur de communication. Ces voies là m’ont amenée à visiter des musées, lire des livres, donné envie de visiter des villes, des pays.

Mais lorsque je fais le calcul du temps vécu de manière passive à regarder ce que les autres font, quel est le temps que je passe en mode actif, moi ?

Continuer à subir un rapport de temps passivité-activité démesuré au bénéfice de la passivité ? Non, merci.

On m’impose des points de vue, on m’enferme dans des raisonnements

Le format d’expression des réseaux sociaux ne permet pas de développer des points de vue.

Facebook autorise des textes longs mais comme tous les autres formats sont limités, les textes longs ont perdu la bataille cognitive qui se joue depuis l’avènement généralisé des réseaux sociaux. Twitter a imposé une expression en 140 caractères. Cela a entraîné des conséquences sur les cerveaux et la capacité de lecture des idées autres que les siennes. Instagram était au départ un moyen d’expression visuel, et finalement, les commentaires de publications ont été détournés, les stories ont été l’occasion d’exprimer des idées avec des mots, pas seulement des images. L’intensité de ce qui est dit peut être importante, mais on reste sur des formats d’expression courts.

L’expression étant réduite, on se retrouve avec des résumés de résumés d’idées, de points de vue.

On simplifie à outrance des schémas de pensées complexes. On résume le résumé. Et à force de pratiquer cet exercice, on se retrouve dans des joutes verbales plus ou moins enlevées. Plutôt moins que plus, sur la quantité de ce qui est produit, si on est honnête. Je ne parle pas ici du vocabulaire ou du style littéraire des publications sur les réseaux sociaux. Je parle bien du fond, de l’argumentation, de ce qui est exprimé.

Pour vendre des idées ou des produits, les petits malins des réseaux sociaux l’ont bien compris : une démonstration brève sous forme de syllogisme est beaucoup plus efficace qu’un article de dix pages. Teintée en plus d’un minimum d’aplomb, même pas besoin de vérifier, nous tenons nos détenteurs de la vérité. Si jamais un visuel, même un Gif, illustre bien l’idée alors là… C’est vendu, acheté, même pas besoin de rétorquer.   

Bref, raccourcis et simplifications font bon ménage sur les réseaux sociaux, et ce que ça produit ? Une polarisation des débats. « C’est celui qui dit qui y est ». Et bien entendu, « c’est le dernier qui a parlé qui a raison ». Quel que soit le sujet, la modération n’est plus de mise : les opinions doivent être tranchées. C’est l’un ou c’est l’autre. Si vous n’êtes pas du côté de l’un, vous êtes donc de l’autre. Jean-Baptiste Poquelin, tu nous manques terriblement, tes œuvres, en 2021, nous auraient apportées le recul que nous n’avons plus, nous aurions adoré nous moquer des uns, et tout autant des autres.

Devoir systématiquement choisir un camp, celui du pour, ou celui du contre, sous peine de perdre des amis, ou de me faire lyncher par une armée de trolls bien organisés ? Être obligée de subir les combats en les voyant se tenir face à moi, même si je n’y prends pas part ? Non, merci.  

Impact des images… et des textes courts sur le cerveau

Depuis très longtemps, je ne trouve pas les études que je cherche au sujet de l’impact des images (photos ou vidéos) sur nos cerveaux. De même, je ne trouve pas l’impact de l’utilisation à outrance des réseaux sociaux sur le cerveau. Une reconnaissance de la pénibilité du travail pour les community managers, confrontés au pire de ce que l’humanité peut produire chaque jour, chaque heure, commence à peine à émerger. Leur santé mentale est en danger, on commence à le documenter.

A partir de combien de temps est-on affecté par ce que l’on lit, voit sur les réseaux sociaux ? Logiquement, cela doit dépendre de chaque humain, possédant ses propres boucliers.

Ai-je à endurer des textes emplis de colère, de haine, de malveillance ayant probablement un impact sur mon cerveau ? Des images choquantes pour mieux attirer l’attention et la retenir ? Non, merci.

Mon temps, c’est de l’argent. Qui bénéficie de l’argent généré par mon temps ?

Les travaux d’Antonio Casilli m’ont permis de prendre conscience du travail du clic. Du travail gratuit, mis à la disposition des plus riches, grâce aux connexions internet.

A ma petite échelle, dès que clique sur un cœur, une émotion, commente une publication, la partage, je lui donne de la valeur. Alors bien sûr, je ne suis personne, en vrai. Mes minuscules actions ne font basculer aucune opinion.

Quand on regarde les personnes à la une de l’actualité aujourd’hui, qui les a fait monter en haut du podium des audiences ? Uniquement des grands influenceurs ? Pas sûr. C’est aussi la somme de tous les clics. Les tous petits, les micros, le tout un chacun. Les anonymes. Les inconnus au bataillon. Nous.

L’argument est le même pour toutes les personnes bénéficiant des actions des autres sur les réseaux sociaux pour leur rémunération directe, ou indirecte. La notoriété générée par tous les « j’aime », les commentaires, permet de faire beaucoup de choses, notamment de prendre une place dans la Cité.

Participer à l’ascension de carrières professionnelles ou politiques, d’individus avides de pouvoir à leur seul et unique bénéfice ? Non, merci.

Quelle identité numérique ?

Grâce aux travaux de Pierre-Antoine Chardel, j’ai pu mesurer l’impact de nos identités numériques sur nos identités, tout court.

De plus en plus, il est admis que ce qui est dit par les personnes sur les réseaux sociaux représente ce que sont les personnes. A titre d’exemple, souvenez-vous, lorsque notre président a reçu une gifle, celui qui l’avait administrée n’était pas fiché. Qui était ce type ? Quelles étaient ses motivations ? Les anonymes ont sans nul doute inscrit son patronyme dans leur moteur de recherche préféré, tout comme la presse l’a fait. Tout le monde est alors tombé sur ses publications sur les réseaux sociaux, et comme il n’y avait rien d’autre disponible en ligne immédiatement, ses publications ont fait foi de qui était ce gars.

Nous avons glissé. Car c’est un glissement. L’humain est plus complexe que des publications furtives sur les réseaux sociaux. Nous ne sommes pas nos publications. Je vais même pouvoir vous le prouver. FranceTV a consacré une émission aux données personnelles. Dans cette émission, un logiciel, produit par l’Université de Cambridge a été montré. J’ai fait le test. J’ai alors appris un truc que je ne savais pas, même mes parents ne s’en doutaient pas. Le logiciel a révélé qui j’étais : je suis un homme (à 75% sûr) de 27 ans (ça c’est sûr). Selon mes publications sur Facebook. J’ai presque eu de la nostalgie en voyant le résultat : et si j’avais raté qui je suis vraiment ?  

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Suis-je d’accord pour que mes publications sur les réseaux sociaux définissent qui je suis ? Non, merci.

Epilogue : je m’étais fait tout un monde de ne plus pouvoir me « détendre » sur mon réseau social favori, attendu à toutes formes de manque, et finalement : pas un tremblement, pas une suée, aucune palpitation, RIEN ! Et surtout, étonnamment, aucune peur de manquer quelque chose. Le fameux syndrome FOMO.

Pour me détacher efficacement des réseaux sociaux, je n’ai ni formule magique ni solution miracle à disposition, la prise de conscience a été ma première étape. La deuxième, supprimer les applications de mon téléphone portable. Je garde des profils sur les différents réseaux, consultables uniquement de mon ordinateur (comme ils ne sont plus faits pour ce format, ce n’est pas très agréable donc ça limite l’envie d’y rester). Il n’est pas totalement possible de se défaire des réseaux sociaux, d’ailleurs, c’est un problème gigantesque. Je les garde comme moteurs de recherche uniquement, et pour une utilisation dans le cadre de mon travail.

Dernière modification le mercredi, 03 novembre 2021
Elbaz Jennifer

Vice-présidente de l'An@é.