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Ce webinaire organisé le 20 janvier 2022 par L’institut Français de l’Éducation – ENS de Lyon / Canopé,  a réuni une centaine de participants autour de la question majeure aujourd’hui de l’évolution de l’école dans le contexte de la crise sanitaire. Trois travaux de recherche de terrain sont présentés successivement, avant qu’Azziz Jellab, dans un rôle de grand témoin, ne mette en perspective les principaux questionnements issus des recherches exposées, pour arriver à la perspective d’une école repensée.

Présentation Régis Guyon, responsable du pôle Médiation et expertise de l’IFÉ 

Les intervenants

- Julien Netter, Maître de conférences en sciences de l'éducation à l’ESPE de Créteil.  L’école fragmentée (ed. PUF)  – UPEC (Université Paris Est Créteil),
- Filippo Pirone, Maître de conférences LIPHA - UPEC,
- Luc Ria, professeur des universités, directeur de l’Institut français de l’Éducation -ENS de Lyon.
- Aziz Jellab, sociologue, Inspecteur général de l'éducation, du sport et de la recherche,  L’école à l’épreuve des incertitudes (ed. Berger-Levrault), discutant.

 

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Julien Netter

Face à des transformations bien réelles des pratiques, la recherche a visé à documenter ce qui se passait et en particulier en termes d’inégalités d’apprentissage. Premières observations de classes virtuelles au premier déconfinement. Autres données : nouvelles observations au deuxième confinement.

Corpus de 23 classes virtuelles et entretiens avec des enseignants de deux académies et trois écoles de chaque. Deux questionnaires : 49 réponses. Évolution des pratiques durant le confinement. Les classes virtuelles et ce qui s’est passé à l’école élémentaire.

Les conclusions nous amèneront à constater des problèmes nouveaux qui renvoient à des problèmes anciens.

Problèmes nouveaux :

  • Accès physique des élèves au travail : ils sont confrontés à l’absence du collectif classe où on apprend ensemble.
  • Assurer l’accompagnement des élèves. Quel est le travail réel qui est fait par les élèves : les enseignants jettent des bouteilles à la mer. Problème de la motivation dans la durée.
  • Changements de modalités : diversification dans les façons de mener la classe à distance.
  • Collaboration des parents, acteurs incontournables. Les enfants ne sont pas autonomes pour être en contact avec les enseignants : l’idée de co-éducation est fortement présente
  • Utilisation de nouveaux outils avec la classe virtuelle qui demande de nouvelles compétences.

Problèmes anciens :

  • L’idée qu’il faille assurer un accompagnement des élèves est un problème qui se pose dans les classes et qui apparaît clairement. Le confinement a mis en évidence des problèmes pas complètement identifiés.
  • L’Idée que le travail doit être réalisable par tous les enfants : nécessité d’identifier des aides en cas d’incompréhension. Les enseignants sont directement confrontés au problème.
  • Nécessité de tenir compte de l’encadrement du travail par les parents. À l’école élémentaire 100 % des parents encadrent les devoirs à la maison. Il est nécessaire de tenir compte de la façon dont les parents considèrent les apprentissages. Avec la visioconférence on ne voit plus ce que font les élèves. Les enseignants se sont rendus compte que les élèves ne voient pas tous les signes produits dans l’ensemble de signes échangés.
  • L’idée que tout valait mieux que fermer l’école. Une grande fatigue du fait des protocoles sanitaires successifs, du port du masque, grande tension entre enseignants et consignes ministérielles. La solitude des enseignants est évidente.

Quelle est l’évolution des pratiques durant le deuxième confinement qui a été préparé ?

On ne sait pas, mais on s’interroge sur :

  • L’aide indirecte anticipation des difficultés pour les élèves
  • Les outils numériques et leur place (cela n’a pas forcément duré)
  • Les rapports avec les parents.

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Luc Ria

« Ça fait deux ans que ça dure ! » Y avait-il une mutation de la forme scolaire durant le confinement ?
L’école s’est déplacée vers un travail différent d’appropriation des cultures, avec la collaboration improvisée des parents. 21 mois plus tard, on pose des questions aux enquêtes.

 

Votre métier s’est-il transformé ?
Un peu, parfois beaucoup : les situations de confinement ont amené plus d’attention aux besoins des élèves. Importance de la socialisation qui a été fortement impactée, les codes de la vie en groupe ont été perdus.

Avez-vous conservé les habitudes pédagogiques du confinement ?
On a abandonné les capsules « Je n’en pouvais plus. Je conserverai peut-être la classe inversée en grammaire». La ludification des apprentissages sera poursuivie. Des opportunités de transformer le métier sont apparues.

Des changements observés dans la communication avec les parents ?
La coéducation avec la famille, avec des codes à reconstruire. Le lien avec les parents est devenu sans filtre, direct, sans passer par l’établissement. Les élèves réagissent vite.

Des changements au sein des équipes éducatives ?
Une dynamique s’estompe progressivement, surtout au lycée où on observe un retour au traditionnel. Les collègues sont fatigués, et se plaignent d’un manque de considération, il s’agit d’un métier en souffrance. Une profession mise à l’épreuve. Travaux de Laetitia Progin

Quelles perspectives pour la formation ? Il devient essentiel de s’immerger dans le monde des élèves pour mieux comprendre la pertinence de ce qui est proposé.


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Filippo Pirone

La crise sanitaire et l’école. Continuités ou changements ?

Cette recherche porte sur les résultats de questionnaires en ligne adressés à 31000 parents et 6000 enseignants durant le premier confinement.

La recherche a été prolongée par des entretiens semi-directifs pour commencer à appréhender si l’expérience a marqué les personnes interrogées.

Vers une nouvelle manière de penser la coéducation ?

Un constat général : les relations et les liens sociaux pendant la période se sont intensifiés en laissant des traces entre enseignants et la communauté éducative. Les relations des enseignants avec les élèves et les parents d’élèves ont changé.

On a noté une grande implication des familles dans la scolarité de leurs enfants.

De leur côté, les enseignants ont dû tout faire pour se rapprocher des parents et leur faire comprendre ce qu’on attendait d’eux pour accompagner la scolarité de leurs enfants. Ils ont été amenés à dévoiler les secrets implicites de fabrication de leur métier.

Il y aurait là une nouvelle manière de penser la coéducation pour aller vers les parents, y compris dans les manières de communiquer avec les familles en évitant les plateformes numériques (peut-on aller jusqu’à renoncer au cahier de liaison?).

Des applications telles que Whatsapp ont été utilisées : elles nécessitent d’utiliser le numéro de téléphone personnel qui a dû être donné aux parents. Dans cette situation, les parents n’ont pas été invasifs.

Certains enseignants pensent à ne plus donner de devoirs, mais à faire des évaluations pour mieux accompagner les élèves.

« L’aspect humain prend-t-il le pas sur l’aspect pédagogique ?»

Quelques pistes : nous commençons à voir de nouvelles formes d’engagement de la part des enseignants, des parents, et des élèves qui entament un rapprochement humain vers les enseignants.

On s’interroge sur les nouvelles formes d’engagement à l’institution. On voit apparaître un éloignement de l’institution et une perte de confiance avec un sentiment d’abandon des enseignants de la part de leur hiérarchie.

Pour la suite, une nouvelle enquête est déjà programmée. 

Un enseignement majeur durant la crise : la nécessité de l’institution scolaire, mais autour d’une école repensée.

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Azziz Jellab 

La crise sanitaire a mis en lumière le rôle majeur des institutions à l’instar des hôpitaux, des écoles, des associations, et a été l’occasion de repenser le rôle de l’État et des pouvoirs publics, reformulant en de nouveaux termes la question de la gestion des incertitudes et des risques, mais également celle des inégalités sociales mises au jour par le confinement.

Elle redonne pleinement sa place à ce que j’appelle « la nécessité de l’institution et de son humanisation ».

Le confinement a été l’occasion d’assister à une forte mobilisation des enseignants et des équipes éducatives, donnant réellement à l’institution scolaire un visage plus humain, plus empreint de care.

La crise sanitaire et les différents épisodes du confinement redessinent l’école à venir :

  • Elle a mis au jour le fait que la gouvernance du système éducatif ne saurait être du seul ressort d’un État centralisé ;
  • Elle a montré que les acteurs de terrain sont capables d’inventer des réponses par des adaptation-réajustements successifs : ces réponses ont pu aussi prendre la forme d’engagements collectifs  concertés en dehors de l’enceinte des établissements scolaires ;
  • Elle interroge la forme scolaire et reformule la question de savoir si nous assistons au renforcement de celle-ci sous de nouvelles modalités d’enseignement/appropriation des savoirs ;
  • Elle a rapproché d’avantage l’école des parents, mais aussi mis à contribution ceux-ci, devenus « spécialistes par obligation » de la « pédagogie » ;
  • Elle interroge le numérique éducatif et son efficacité qui ne saurait se substituer à la relation pédagogique et didactique ;
  • L’expérience des étudiants : les conséquences de l’isolement rappellent que la santé et le bien-être passent par les relations et les interactions.

Il convient aussi de réinterroger la notion de travail personnel de l’élève qui met en question le travail collectif et les parents.

La crise sanitaire, un miroir grossissant des inégalités sociales

La crise sanitaire n’a engendré ni les inégalités face aux apprentissages, ni les inégalités sociales. Elle les a amplifiées et surtout, mises au jour, et avec elles, les vulnérabilités et fragilités qui sont souvent tues ou invisibles. De même, le décrochage scolaire d’une partie des élèves préexistait à la Covid-19, car il procède fondamentalement des inégales dispositions cognitives et culturelles face aux savoirs, sous l’effet conjugué d’une origine sociale et des pratiques pédagogiques auxquelles les élèves ont été confrontés.

Au cours de la discussion qui a suivi et en réaction aux questions du public, diverses questions ont été abordées :

Il est nécessaire d’observer les évolutions à la fois sur le court terme et le long terme.

Les enseignants ont eu pour réaction de maintenir d’abord les liens sociaux. Filippo Pirone attire l’attention sur le fait que les enseignants ont eu pour réaction de maintenir d’abord les liens sociaux, mais que par la suite certains ont marqué une défiance à s’engager collectivement.

Questions du public

On a l’impression que l’école dans ses structures traditionnelles a volé en éclats. Certains ont observé que la question de la pédagogie a eu tendance à disparaître derrière les questions sanitaires.

Une grande interrogation demeure sur le rôle des parents, sur la coéducation et sur les possibilités de travail collectif des enseignants. Pourra-t-on organiser autrement la coéducation ?

Aziz Jellab poursuit par de nouveaux constats : Des enseignants ont représenté à eux seuls l’institution, voire même l’État. Certains ont même fait des classes virtuelles pour les parents !

Il est indispensable de repenser la formation pour l’adapter aux réalités du terrain. Mais, « Est ce que l’adaptabilité, qualité essentielle de l’enseignant, s’apprend ? Ils ont dû inventer leur rôle. Comment les acteurs inventent leur propre rôle ? » 

L’IFÉ et Canopé nous ont offert un très riche webinaire dont l’utilité est manifeste à ce moment de la pandémie. En s’appuyant sur les constats faits à l’occasion de ce grand chamboulement de la vie scolaire, il est tentant de penser que « rien ne pourra plus être comme avant. »

 

La pandémie a été un révélateur de nombreux obstacles vécus souvent comme incontournables, mais auxquels il a bien fallu trouver des solutions. En effet, de grands changements sont intervenus, tout d’abord dans la prise d’initiative, voire la « prise de pouvoir » des enseignants dans une situation de crise où ils se sont sentis bien seuls  pour gérer la continuité pédagogique.

 

Conscients désormais de la cruelle inégalité des capacités et des performances de leurs élèves, les enseignants ont été amenés à reconsidérer et à adapter les modalités de leur intervention auprès de ceux-ci. Ils ont pris douloureusement conscience de la nécessité de mettre en place les conditions de  remédiations systématiques rendues nécessaires par les profils et les besoins différents de leurs élèves dans la difficulté créé par l’éloignement et par l’intermittence de leur action. Il est plus que jamais nécessaire de repenser la manière de communiquer avec les élèves, les éducateurs devant plutôt désormais en chercher à s’immerger dans leur univers pour mieux comprendre la pertinence de ce qui leur est proposé.

 

Les enseignants se sont rapprochés des parents selon des modalités inattendues pour briser la distance, créant ainsi les conditions d’une amorce de coéducation.

 

Repenser l’école vers une école plus humaine devient donc une nécessité, car les limites de l’institution sont clairement apparues, tout comme se sont faites jour de nouvelles modalités pédagogiques, voire éducatives qu’il conviendrait de faire vivre dans la perspective de nécessaires changements dont on a vu qu’ils étaient non seulement possibles, mais aussi nécessaires. Comme le disait Aziz Jellab, « La gouvernance du système éducatif ne saurait être du seul ressort d’un État centralisé ».

 

Pour accéder aux présentations des intervenants c’est ici  http://ife.ens-lyon.fr/ife/recherche/groupes-de-travail/face-a-la-crise-sanitaire-lecole-en-mutation/

Michel Pérez

Dernière modification le dimanche, 13 mars 2022
Pérez Michel

Président national de l'An@é de 2017 à 2022. Inspecteur général honoraire de l’éducation nationale (spécialiste en langues vivantes). Ancien conseiller Tice du recteur de Bordeaux, auteur de nombreux articles et rapports sur les usages pédagogiques du numérique et sur la place des outils numériques dans la politique éducative.