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Macha Makeïeff propose le portrait d’un Dom Juan acculé et scruté par notre regard post-MeToo. Le libertin est transposé au XVIIIe siècle, dans la société d’Ancien Régime qui va bientôt vaciller. Les dialogues et les personnages de Molière sont d’une étonnante modernité. Makeïeff choisit de mettre en lumière le duo Dom Juan et Sganarelle, en miroir du marquis de Sade et de son valet Latour, compagnon de frasques. Elle a souhaité un Sganarelle vif, avec de la répartie. Les femmes notamment Elvire sont les héroïnes de la pièce.

La quête obsessionnelle d’une liberté

Tous les Actes se déroulent dans la demeure de Dom Juan interprété par Xavier Gallais. Il pourrait s’agir d’une Folie montpelliéraine bâtie au XVIIIe siècle, un de ces châteaux de la campagne de Montpellier où la noblesse de robe menait ses intrigues amoureuses à l’abri des regards. Une porte-fenêtre à la hauteur imposante s’ouvre sur une forêt qui s’assombrit avec les venues incessantes du danger… Dom Juan par son mode de vie est menacé, recherché. Il séduit, épouse et abandonne, déshonorant des familles.

Au son des guitares électriques du groupe de rock The Lemon Twigs, la pièce est introduite par un premier portrait du « grand seigneur méchant homme ». Le maître débauché de Sganarelle (Vincent Winterhalter) utilise le mariage pour piéger ses proies. Or au XVIIe siècle, le mariage est sacré, il l’est aussi au XVIIIe siècle. Mais ce siècle-là est celui du marquis de Sade, libertin subversif embastillé, qui finit à l’asile de Charenton. Makeïeff a souhaité un Dom Juan enfermé dans sa psyché, et atténuer la dimension religieuse en transposant la pièce au Siècle des Lumières. La religion notamment le clergé – le clan des dévots pour Molière – va connaître ses heures sombres sous la Révolution française.

A la scène suivante, Dom Juan sort de son lit en compagnie d’une libertine, il apparaît épuisé et désabusé. Il reste en longue robe de chambre – presque prêt à lâcher prise. Pour Dom Juan, « le plaisir de l’amour est dans le changement ». De façon maladive, il provoque le mal. Il essaie de donner du sens à son existence par la quête obsessionnelle d’une liberté qu’il érige en nouvelle religion, contre le dogme social.

A l’Acte II, Dom Juan devient metteur en scène par l’irruption sur le plateau d’une troupe de comédiens : les paysannes Charlotte (Xaverine Lefebvre) et Mathurine (Vanessa Missé), Pierrot (Joachim Fossi) – le prétendant de Charlotte qui vient de sauver de la noyade Dom Juan et son valet. Charlotte succombe, comme avant elle sa rivale Mathurine. L’ironie est soulignée par le jeu des comédiens, les silences avant certaines répliques. Dans la séduction, Dom Juan déploie beaucoup d’énergie, a contrario de sa posture. Tout au long de la pièce, Sganarelle est plus tonique, il saute, joue de l’épée, fait preuve d’esprit.

Dom Juan de Molière mise en scène de Macha Makeïeff 2 Juliette Parisot

La condamnation du père

Le chorégraphe Guillaume Siard a conseillé pour le travail sur les attitudes. Les libertines ou paysannes montrent leurs désaccords par une gestuelle subtile de rébellion. Elles virevoltent par d’élégants mouvements. Le vestiaire à la façon du XVIIIe siècle s’inspire en partie de la danse, avec des jupons et justaucorps. Le décor et la scénographie sont les composantes à succès de la pièce, avec une progression visuelle et sonore dans le sens de l’intrigue. Au clavecin, Jeanne Marie Lévy – dans les rôles de libertine et de musicienne – émerveille le public par ses chants et des extraits de compositions d’Haendel et Grétry.

La séduction compulsive de Dom Juan trouverait son origine dans la condamnation du père – et ô combien il défie Dieu le Père ! Pourtant à l’Acte IV sur la scène de l’Opéra Comédie, l’insolent Dom Juan s’effondre en pleurs après que Dom Luis (Pascal Ternissien) lui ait dit sa honte de l’avoir fait naître. C’est un des aspects soulignés par Makeïeff qui a été très marquée par la violence de cette phrase durant ses années lycées.

Elvire (Irina Solvano) est une héroïne digne malgré la lâcheté de Dom Juan qui esquive ses questions par son silence, et se dérobe en la renvoyant à son valet. Quand elle revient, décidée à se retirer du monde, mais souhaitant l’avertir de l’inconséquence de son comportement – ses frères veulent l’assassiner -, il lui propose de rester. Les amants se rapprochent. Mais finalement, Elvire ne cède pas et hurle son refus. Il suffit qu’elle veuille s’échapper ou résister, pour que le séducteur s’amourache de nouveau de sa proie. Dom Juan croit se nourrir d’incessantes conquêtes pour assouvir ses désirs. Sganarelle, son porte-parole qui le pousse aux aveux, est le témoin des trahisons. Il désapprouve et en même temps, il est fasciné. Tous deux sont à des moments complices dans le mal. Le Pauvre (Anthony Moudir) - sous les traits d’un voleur qui s’est faufilé chez Dom Juan - est battu par le duo qui l’oblige à jurer, en échange d’un Louis d’or. Monsieur Dimanche (Pascal Ternissien) dont le nom pourrait être celui d’un personnage balzacien ne parvient pas à récupérer ses créances auprès des deux comparses. Dom Juan l’humilie et lui laisse aucun répit, le plaçant dans l’impossibilité de s’exprimer. Au XVIIIe siècle, la bourgeoisie est la classe montante, mais Monsieur Dimanche reste hésitant, intimidé par le grand seigneur, tenant maladroitement son sac à main.

La comédie côtoie le drame, et le mal de vivre d’un Dom Juan cynique. Par sa subite conversion à l’hypocrisie religieuse – « Et tu crois que ma bouche était d’accord avec mon cœur ? », lance-t-il à Sganarelle -, il veut se jouer à son tour de la société et continuer à mener sa vie grâce au théâtre des apparences. Mais c’est trop tard. Au souper du Commandeur (Xaverine Lefebvre), le bruitage inquiet se mêle à une atmosphère surnaturelle, avant le châtiment final.

Fatma Alilate

Opéra Comédie Montpellier
Dom Juan de Molière
Création 1665
Mise en scène de Macha Makeïeff
5 mars et 6 mars à 20h, 7 mars 2026 à 17h
Cité européenne du Théâtre Domaine d’O Montpellier
Avec Xavier Gallais : Dom Juan ; Vincent Winterhalter : Sganarelle ; Irina Solano : Elvire ; Pascal Ternisien : Dom Luis, Monsieur Dimanche ; Jeanne-Marie Lévy : Une libertine, Musicienne ; Xaverine Lefebvre : Charlotte, Libertine, Le commandeur ; Vanessa Missé : Mathurine, Une Libertine ; Joaquim Fossi : Dom Alfonse, Pierrot, Cuisinier ; Anthony Moudir : Dom Carlos, Gusman, Le Pauvre.
Lumière Jean Bellorini assisté de Olivier Tisseyre
Son Sébastien Trouvé assisté de Jérémie Tison et Frédéric Guillaume
Maquillages et perruques Cécile Kretschmar
Mouvement Guillaume Siard
Toile peinte (clavecin) Félix Deschamps Mak
Assistante mise en scène Lucile Lacaze
Assistante scénographie Nina Coulais
Assistante costumes Laura Garnier
Assistante accessoires Marine Martin
Régie générale Claire Thiebault-Besombes
Régie plateau Marine Helmlinger
Machiniste accessoiriste Jeanne Doireau
Régie costumes Mathilde Boffard
Régie maquillage coiffure Françoise Chaumayrac
Stagiaire technique Joamin Vasseur
Stagiaire Pavillon Bosio Louise Chatelain
Administration de production Pauline Ranchin
Attachée de Production Mathilde Daudin
Diffusion Pascale Boeglin-Rodier
Construction des décors et confection des costumes Ateliers du TNP
Construction des accessoires DTMS Machiniste Constructeur du Lycée professionnel Jules Verne – Sartrouville
Prochaines dates : Opéra Grand Avignon - 9 avril, La Criée, Marseille - 4 au 6 juin 2026…
Dom Juan de Molière, mise en scène de Macha Makeïeff © Juliette Parisot

Dernière modification le lundi, 09 mars 2026