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La plate forme APB est morte : vive son successeur "Parcoursup". Plus que d'un simple toilettage, il s'agit véritablement d'une réforme en profondeur, porteuse de nouvelles règles du jeu auxquelles les familles, comme les personnels chargés de les accompagner en matière d'orientation scolaire et professionnelle, vont devoir se familiariser, et avec un délai fort court puisque le nouveau site n'a ouvert que le lundi 14 janvier, et que c'est entre les 22 janvier et le 13 mars que les familles devront exprimer leurs vœux d'orientation vers l'enseignement supérieur.

Cet aspect des choses pose problème : certaines vont jusqu'à dire que la génération des bacheliers de 2018, qui va essuyer les plâtres du nouveau dispositif, serait une sorte de "génération sacrifiée". Comment par exemple vont-ils pouvoir bien s'inspirer des "attendus" en si peu de temps, alors que les bacheliers des années futures les connaitront très à l'avance ?

C'est un premier motif de crispation, mais ce n'est pas le plus important. D'autres griefs, portant sur des questions beaucoup plus lourdes (la sélection croissante à l'entrée des universités, la déclinaison locale des "attendus", les moyens dont disposeront les universités pour bien examiner chaque dossier de candidature et mettre efficacement en place les divers systèmes de remise à niveau qui doivent accompagner d'éventuelles réponses "oui si"), ont commencé à s'exprimer et à provoquer débat. 

Un observateur averti pourra constater que cela conduit à un commencement de réaction, pour le moment encore sporadique, mais qui pourrait se structurer et se montrer plus contestataire dans les semaines et mois qui viennent. L'embélie dont bénéficiait jusqu'ici le Gouvernement pour faire passer ses diverses réformes du système éducatif (entre autres réformes) n'est-elle pas en train de faire place à un ciel plus lourdement chargé de nuages, annonciateur d'orages à venir ? 

1. La très sensible question de la sélection :

En l'état actuel du Code de l'éducation, le baccalauréat français est bien plus qu'un simple certificat de fin de scolarité secondaire : il est "le premier grade universitaire", et à ce titre, donne droit à ses porteurs d'entrer en première année d'une université, conformément à l'article L 613-3 du Code de l'éducation qui stipule que "le premier cycle (des études supérieures) est ouvert à tous les titulaires du baccalauréat".

Toutefois, comme le dit clairement l'article pré cité du Code de l'éducation, "une sélection peut être opérée (...) pour l'accès aux sections de techniciens supérieurs, instituts, écoles et préparations à celles-ci, et tous établissements où l'admission est subordonnée à un concours national (...)". Concrètement, cela revient à considérer que ce droit d'accès automatique (sans sélection) aux études supérieures n'est applicable qu'à l'entrée des premiers cycles universitaires.

Il existe cependant deux limites à ce généreux principe :

1. Ce droit est limité géographiquement par le fait qu'il n'est applicable que "pour des formations existantes lors de l'inscription dans un établissement ayant son siège dans le ressort de l'académie où a été obtenu le baccalauréat" ;

2. En outre, "lorsque l'effectif des candidatures excède les capacités d'accueil d'un établissement, les inscriptions sont prononcées après avis du président de cet établissement, par le Recteur chancelier, selon la règlementation établie". C'est ainsi que l'on a vu émerger ces dernières années des formations universitaires de premier cycle sélectives (les bi licences, classes préparatoires universitaires, collèges de droit et autres filières dites "d'excellence" ...), et des premiers cycles non sélectifs mais "à capacités d'accueil limitées", pour lesquelles jusqu'en 2017 on procédait par tirage au sort des heureux admis.

a) La régulation par le tirage au sort étant désormais supprimée, il est nécessaire de mettre en place un autre système de tri des candidatures, et pour ce faire, le groupe de travail chargé de la réforme de la plateforme télématique a proposé de rendre ces premiers cycles universitaires "à capacités d'accueil limitées" clairement sélectifs, en publiant pour chaque formation universitaire des "attendus", sous forme de listes de connaissances et compétences requises pour avoir de réelles chances de réussir dans la filière considérée, et en confiant aux responsables de ces formations le soin de choisir parmi les candidats ceux auxquels ils ouvriront leurs portes.

Cela se fera par le biais des "fiches avenir" et dossiers que chaque candidat doit désormais fournir par voie électronique (avec signalement des notes obtenues, des appréciations qualitatives des enseignants, du baccalauréat préparé, l' appréciation du conseil de classe (exprimée par le chef d'établissement) au regard de chaque candidature, ainsi qu'un "projet de formation motivé" qui ressemble fort à une lettre de motivation synthétique. Tous ces éléments seront transmis sur fichier Excel aux personnes qui, dans les diverses formations demandées, sont chargées d'examiner et comparer les profils des divers candidats. Pour ce faire, les jurys pourront pondérer les informations fournies en fonction de coefficients librement choisis (par exemple, donner avantage aux candidats de l'académie ou est située la formation universitaire demandée, ou encore privilégier tel baccalauréat plutôt que tel autre ...), et aboutir ainsi à un total de points qui permettra de classer les candidats. 

Nul doute qu'en ce qui concerne les formations universitaires "à effectifs contingentés" (on dit parfois "à capacités d'accueil limitées"), de tels modes de régulation des flux d'entrée seront assimilables à des pratiques sélectives puisqu'il s'agira bel et bien de ne retenir qu'une partie des candidats. 

Sur ce point, on note ça et là dans diverses universités, une certaine propension à classer a priori divers premiers cycles licences dont les capacités d'accueil étaient jusqu'alors suffisantes, dans la catégorie des filières à capacités d'accueil limitées, ceci sans aucun doute dans le but d'améliorer les niveau global des étudiants admis en les sélectionnant à l'entrée. Ce sont des démarches pour le moment relativement peu fréquentes, mais sur lesquelles il serait bon que le Ministère chargé de l'enseignement supérieur exerce son pouvoir de contrôle s'il ne veut pas que ce genre de situation se multiplie inconsidérément.

b)  Concernant les autres formations universitaires (celles dites "non sélectives et à capacités d'accueil non limitées"), il est également demandé que des "attendus" soient énoncés. Sur cette base, les responsables de ces premiers cycles pourront exprimer des réserves sur telle ou telle candidature et recommander un autre choix d'études supérieures, leur semblant plus adapté à leur profil. Toutefois, à la différence du cas précédent, les candidats conserveront le droit de passer outre ce jugement.

Ces formations ne seront pas sélectives. Nouveauté importante cependant : dans le cas où un bachelier maintiendrait son choix de s'inscrire malgré un avis contraire, il pourra recevoir une réponse "oui si", et de ce fait se voir imposé de se soumettre à un dispositif de "remise à niveau" : année propédeutique ou première année étalée sur deux ans (donc licence en quatre années), stage de préparation à la rentrée à suivre obligatoirement durant les vacances d'été, modules de formation complémentaire durant la première année de licence, cycle de formation complémentaire à distance... Il reviendra à chaque université de créer le ou les dispositifs ad hoc, et nous verrons plus loin dans cet article que les moyens risquent de faire défaut pour cela.

Difficulté fréquemment mise en avant par les responsables des filières universitaires : le risque de ne pas disposer de moyens suffisants pour traiter le très grand nombre de dossiers de candidatures qui leur seront soumis. Citons par exemple le cas de la licence STAPS (sciences et techniques des activités physiques et sportives) de l'université de Paris-Diderot. En 2017, on y reçut plus de 10000 candidatures pour les 200 places alors disponibles. Qui peut croire que dans de tels cas, il sera possible d'entrer dans les détails de l'ensemble des données fournies par chaque candidat dans des dossiers qui se compteront par milliers ? Le risque est grand qu'il ne soit alors procédé qu'à une consultation trop rapide et partielle de chaque dossier. Pire : qu'on ne retienne que certains éléments considérés comme étant les plus significatifs, tels le baccalauréat préparé, les notes , la réputation du lycée d'origine... et tant pis pour le reste du dossier !

Le gouvernement a eu beau refuser que le mot "sélection" apparaisse durant la phase de négociation, puis dans les textes officiels et sur le site Parcoursup, c'est bel et bien de cela qu'il s'agit.

Pourquoi ne pas l'assumer ? Par les "attendus", c'est bien ce à quoi seront autorisés les premiers cycles universitaires "en tension" (à capacités d'accueil limitées) puisqu'il sera possible de ne retenir que les candidats qui semblent avoir le bon niveau.

Quoi qu'il en soit, ce nouveau système commence à provoquer débat, et suscite un début de réaction :

  • D'un côté celles et ceux qui craignent que ce qui demeure pour le moment une simple expansion d'un nombre minoritaire de filières autorisées à faire de la sélection à leur entrée, ne soit une sorte de boite de Pandore, annonciatrice d' une généralisation progressive de la sélection à l'entrée des universités, ce qui est fréquemment considéré par eux comme étant un mécanisme d'exclusion. Signalons que ces opposants ont beau jeu de rappeler avec insistance que si on en est arrivé à ces situations de filières universitaires non sélectives, et pour autant "à effectifs limités", c'est parce que pendant des dizaines d'années, les gouvernements successifs (de tous bords) n'ont pas voulu donner aux universités les moyens qui leur auraient permis d'accueillir tous les bacheliers demandeurs d'y être admis.
  • D'un autre côté, non moins nombreux sont celles et ceux qui regrettent que l'on n'assume pas plus clairement l'idée que la sélection peut être une meilleure chose que les énormes taux d'échec actuels en premiers cycles universitaires et les pratiques passées du tirage au sort, et que si on l'assortit de critères clairs auxquels les lycéens pourraient être mieux préparés dans le lycée de demain, et de la création d'un plus grand nombre de places dans l'enseignement supérieur professionnel court (avec ou sans alternance) pour celles et ceux des lycéens qui ne parviendraient pas à rentrer dans une formation sélective, alors un tel système serait acceptable, voire souhaitable.

Entre ces deux courants d'opinion, le gouvernement semble avoir choisi la position de l'équilibriste. Gageons qu'il ne le pourra pas très longtemps. 

2. La déclinaison locale des "attendus" est plus difficile que prévu :

Le 12 décembre 2017, le Ministère chargé de l'enseignement supérieur a publié pour chaque type de licence, ainsi que pour la PACES (première année du premier cycle des études de santé), une liste d' "attendus", prenant soin de préciser qu'il s 'agissait alors d'une présentation provisoire, donc relativement vague, chaque premier cycle, dans chaque université, ayant à s'en saisir pour rédiger des déclinaisons locales plus précises. Ces "attendus" locaux sont désormais communiquées sur chaque fiche de présentation d'une telle formation sur la plateforme "Parcoursup". Or, le moins que l'on puisse dire est que cette démarche de déclinaison n'est pas allée sans provoquer ce qu'il faut bien considérer comme étant une importante divergence d'interprétation.

Si certains se sont contenté d'une présentation très générale, fort proche de la présentation "nationale", leurs attendus se contentant d'attirer l'attention des lycéens sur les particularités locales de leurs premiers cycles, d'autres y ont vu la possibilité de sélectionner les candidats, y compris à l'entrée des premiers cycles à effectifs non limités (filières pourtant non sélectives et disposant de capacités d'accueil  suffisantes pour accueillir tous les demandeurs d'y être admis).

Il en résulte que pour un même premier cycle universitaire, on peut observer des "attendus" exagérément différents d'une université à une autre. Ainsi, par exemple, certaines PACES exigent la possession du brevet de secourisme, d'autres pas. Pour les licences scientifiques, il est parfois exigé de préparer un bac S, mais ce n'est pas systématique. Certaines licences de droit affichent des "attendus" très dissuasifs pour les bacheliers technologiques et professionnels, quand d'autres ne font pas de ce point un critère de sélection. Etc.

A lire les "attendus" désormais présentés sur "Parcoursup", on a l'impression d'une grande incohérence qui ne va pas sans troubler nombre de lycéens, et suscite des critiques plus ou moins vives chez les professeurs du supérieur comme du secondaire. 

3. La mise en œuvre des systèmes de "remise à niveau" (ou "parcours adaptés") annoncés pour certains types d'étudiants est freinée par les contraintes budgétaires :

Comme on l'a vu dans le premier point abordé dans cet article, il a été décidé que si un candidat à l'admission en premier cycle universitaire non sélectif et à effectifs non limités se voit conseiller de renoncer à une formation au profit d'une autre pour laquelle il semble mieux adapté, il gardera le pouvoir de passer outre cet avis négatif ou réservé et de confirmer sa décision de se porter candidat. Mais dans ce cas, il pourra lui être imposé de suivre des enseignements de remise à niveau que chaque université devra concevoir et proposer à ce type d'étudiant. Cela pourra prendre des formes diverses : stage de préparation durant les vacances qui précèdent la rentrée universitaire, tutorat en première année pour une ou plusieurs disciplines, semestre ou année de remise à niveau avant d'intégrer la première année de licence, première année de licence étalée sur deux années, etc.

Le problème est que, malgré une rallonge financière substantielle  mais jugée insuffisante, la plupart des intéressés estiment qu'ils n'auront pas les moyens de mettre en place tous les dispositifs de remise à niveau qu'il conviendrait de créer. En particulier, pour les cas les plus lourds (ceux des lycéens dont le bilan scolaire et personnel est très éloigné des "attendus"), il est annoncé la création d'une "année propédeutique" ou d'une "première année de licence étalée sur deux ans".

De tels dispositifs coûtent fort cher. Comment, sans un complément de dotation financière à la hauteur de l'enjeu, créer les centaines de formations de ce type qu'il conviendrait de mettre en œuvre dès la rentrée de 2018 ? Un responsable universitaire qui souhaite l'anonymat nous a récemment déclaré que dans son université "en l'état actuel de nos moyens, on ne pourra le faire que pour une toute petite partie de ceux qui en auront besoin, et surement pas pour toutes nos licences". Et notre témoin anonyme d'ajouter qu' "au mieux, nous mettrons en œuvre des actions supplémentaires de tutorat en cours de première année, ce qui sera évidemment très insuffisant au regard des besoins". A l'université d'Aix-Marseille, on a annoncé publiquement que ne pourra probablement proposer des dispositifs de soutien qu'à environ 10% des étudiants de première année de licence, et ces dispositifs ne consisteront qu'exceptionnellement en une année propédeutique (ce qu'on nomme dans cette université "la première année en deux ans"). Pire : dans plusieurs universités, il est clairement annoncé qu'on ne mettra pas en place de "parcours adapté" pour les étudiants les plus fragiles, ce qui revient à dire que dans ces formations non sélectives, on continuera d'avoir un gros taux d'échec, notamment en première année de licence.

Visiblement, les responsables ministériels parient sur un "effet boule de neige" : à la rentrée universitaire 2018, de tels dispositifs seront mis en place en nombre limité mais significatif, et devraient logiquement se multiplier ultérieurement. Cette "montée progressive en puissance" sera accompagnée par des moyens financiers supplémentaires qui seront sans doute insuffisant pour financer une généralisation rapide de ces dispositifs, mais devraient y contribuer. C'est certes une vision très optimiste des choses, mais rien ne permet de considérer qu'elle n'a aucun sens : l'avenir dira si cela se vérifie ou pas.

Conclusion :

Ce n'est peut être qu'une fausse alerte, mais visiblement, un commencement de crispation se fait sentir chez certains enseignants du supérieur et du secondaire. Outre les réserves exprimées du fait de la précipitation avec laquelle cette réforme est édictée et mise en œuvre, ne laissant que trop peu de temps aux acteurs de terrain pour s'en imprégner et mettre en œuvre les dispositifs qu'elle suscite, des réserves, voire de franches hostilités, s'expriment de plus en plus, visant d'une part à s'opposer au développement de la sélection à l'entrée des formations universitaires, d'autre part à protester contre le manque de moyens requis pour metter efficacement en œuvre les dispositifs de "remise à niveau" dont devraient bénéficier les bacheliers les moins bien armés pour réussir dans la filière choisie.

Très prudemment, le Gouvernement joue la montre en pariant sur la dynamique de la montée progressive en puissance de ces dispositifs, tout en faisant un effort pour leur financement. Cela suffira-t-il à calmer les ardeurs de celles et ceux qui veulent que s'organise une opposition structurée à de telles évolutions ? Rien n'est moins sur. Réponse d'ici quelques semaines sans doute !

Bruno MAGLIULO

Inspecteur d'académie honoraire

Auteur, dans la collection L'Etudiant, de "Pour quelles études (supérieures) êtes-vous fait ?"

Dernière modification le mercredi, 14 mars 2018
Magliulo Bruno

Formateur/conférencier/auteur Orientation scolaire et professionnelle - Inspecteur d'Académie honoraire -  Auteur, dans la collection L'Etudiant (diffusion éditions de l'Opportun) de :

  • SOS Parcoursup
  • SOS Le nouveau lycée (paru le 19 septembre 2019)
  • Bien choisir ses études à l'université

Ces ouvrages peuvent être commandés sur le site : www.editionsopportun.com

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