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Ce n'est pas la première fois que de nombreuses voix se font entendre pour annoncer une "mauvaise rentrée" en première année du premier cycle des études supérieures universitaires en France, du fait (entre autres facteurs explicatifs) du trop grand nombre d'étudiants qui se retrouvent fréquemment entassés dans des amphithéâtres et salles de cours à capacités d'accueil insuffisantes.

Comme chacun sait, c'est là un des aspects caractéristiques des universités françaises, qui donne aux yeux de beaucoup de lycéens et parents, mais aussi d'enseignants, personnels d'orientation et de direction du second degré, une image plus ou moins négative de ce secteur d'études supérieures. Force est de constater que cette mauvaise image des premiers cycles universitaires a été particulièrement lourde à porter en cette rentrée 2020, le nombre des bacheliers demandeurs d'admission ayant fortement et brusquement augmenté, suite au taux record de 95,7% de reçus au baccalauréat (98,4% pour les seuls baccalauréats généraux, qui fournissent traditionnellement les plus gros contingents de lycéens entrant en première année d'une université) , sans que les capacités d'accueil et les moyens pédagogiques et financiers n'aient été ajusté en proportion.

1. Un brusque et important afflux de bacheliers :

Comme on pouvait s'y attendre, compte tenu des conditions dans lesquelles se sont déroulées les évaluations des candidats de la session 2020 du baccalauréat, on a atteint cette année le taux record de 95,7% de réussite à cet examen (88,6% en 2019). Il en a résulté une forte et brusque croissance du nombre des lycéens demandeurs d'une admission dans une formation de premier cycle de l'enseignement supérieur en général, parmi lesquels une importante partie a demandée à être accueillie par les universités. Ainsi s'explique qu'à la date du 17 juillet 2020, date de clôture de la phase principale d'affectation sur Parcoursup, plus de 52000 bacheliers n'avaient reçu aucune proposition d'affectation dans le cadre de leurs voeux, alors qu'ils n'étaient que 32000 dans ce cas en 2019. Bien plus, si on y ajoute les près de 40000 étudiants en réorientation qui, à la même date, n'avaient reçu aucune proposition d'affectation, c'est plus de 91000 candidats qui se sont retrouvé dans une telle situation.

Or, pour la plupart de ceux qui avaient sollicité leur admission dans une formation sélective (universitaire ou autre), les réponses ont été négatives, les obligeant à devoir demander une ou plusieurs formations universitaires non sélectives. Au terme de la phase complémentaire, ils n'étaient plus que quelques milliers à n'avoir reçu aucune affectation, et force est de constater que la plupart de ceux qui ont été affectés durant cette phase ultime l'ont été pour une entrée en première année d'un premier cycle universitaire non sélectif.

2. On a fini par proposer une affectation à chacun :

Dès le jour de publication des résultats du baccalauréat, la Ministre en charge de l'enseignement supérieur et de la recherche en a appelé à une "mobilisation générale" pour permettre d'absorber ces bacheliers supplémentaires non prévus, ajoutant qu'il faut bien que l'on trouve "une solution pour tous", donc que chaque candidat non encore affecté ait une place quelque part à la rentrée. Rappelons qu'en l'état actuel du statut du baccalauréat, qui a rang de "premier grade universitaire" et non de simple certificat de fin de scolarité secondaire, tout détenteur de ce diplôme a droit à une place en première année de l'enseignement supérieur.

Pour y parvenir, dans toutes académies, l'ensemble des acteurs se sont mobilisés en vue de créer les places qui faisaient encore défaut à la mi juillet 2020.

Concernant les bacheliers professionnels et technologiques, il a été décidé d'accroître de 3000 le nombre de places disponibles en STS (sections de techniciens supérieurs, préparatoires aux divers BTS) qui leur étaient réservées. Il a en outre été demandé aux IUT de faire un effort pour accueillir un peu plus de candidats que primitivement prévu, notamment des bacheliers technologiques ou professionnels. Ces décisions furent de nature à résoudre le problème pour une partie des candidats en attente de proposition, mais à la mi-septembre, on était encore loin du compte.

Quelques écoles spécialisées (de niveau bac + 3) et grandes écoles privées de second rang (de niveau bac + 5), ont fait savoir qu'elles disposaient encore de quelques places vacantes qui ont permis d'éponger les demandes de quelques centaines de candidats supplémentaires, à la condition toutefois que leurs familles aient les moyens de financer de tels parcours d'études supérieures.

Mais chacun l'a vite compris : ce n'est pas du côté des formations sélectives que l'on pouvait escompter une importante augmentation des capacités d'accueil. Il est très vite devenu clair que ce serait aux universités, et plus précisément à leurs formations non sélectives, qu'il reviendrait de faire le plus gros effort pour accueillir cet excédent de candidats, et ce d'autant qu'à ce stade du calendrier de Parcoursup, sauf cas particulier, ce ne sont pas les meilleurs lycéens qui sont encore en attente d'une proposition d'affectation. Bonne nouvelle cependant : il semble que les dispositifs d'accompagnement des étudiants admis sur réponse "oui mais" (étudiants fragiles) aient rapidement porté leurs fruits puisqu'on a constaté une augmentation significative du "taux d'accès en deuxième année", donc une diminution du nombre des redoublements. Ce sont autant de places ainsi libérées qui ont permis d'accueillir des nouveaux entrants.

Cependant, pour "permettre d'offrir une place à chacun" comme s'y est engagée la Ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, les Présidents d'universités ont eu beau jeu de faire remarquer qu'il ne suffisait pas de "pousser les murs" afin d'y accueillir - entasser disent nombre d'entre eux - tous les demandeurs d'une admission en première année de premier cycle. Cela supposait des moyens financiers complémentaires pour rétribuer les inévitables heures de cours, travaux dirigés et/ou pratiques ... supplémentaires qu'il faut bien mettre en oeuvre. Ils ont donc exigé, et obtenu, un "plan d'urgence" qui a principalement pris la forme d'une enveloppe budgétaire complémentaire.

Voila pourquoi, quantitativement, le problème a été résolu pendant l'été 2020 et durant le mois de septembre. A la rentrée 2020, à une poignée de cas particuliers près chacun a en effet trouvé place. Mais dans quelles conditions ?

3. Le revers de la médaille :

Un point de vue fait la quasi unanimité : c'est au niveau "première année de licence non sélective" que les étudiants courent le plus grand risque d'échec. C'est en effet à ce niveau que, de longue date, on observe des taux d'accès à la seconde année (L2) qui ne dépassent guère les 40% en moyenne. Compte tenu de la dégradation des conditions d'encadrement des étudiants, ce taux de réussite médiocre pourrait diminuer en 2021, du moins si on ne peut mettre en oeuvre le nécessaire accompagnement personnalisé. Or, la plupart des responsables d'universités, tout en reconnaissant qu'un important effort a été accompli par les autorités ministérielles, ont fait savoir qu'à leurs yeux, les moyens disponibles pour bien le faire ne sont pas à la hauteur voulue.

Cette situation est d'autant plus grave que la rentrée universitaire de 2020 a été rendue encore plus compliquée du fait des protocoles sanitaires découlant de la relance de l'épidémie du Covid 19. En première année des licences non sélectives, il a été décidé qu'une importante proportion des heures de enseignements se feront "à distance". Or, chacun a pu observer, dans la période mars/mai 2020, que cette façon d'enseigner - outre qu'elle a un coût - défavorise tout particulièrement les étudiants fragiles, ceux qui sont entrés en université sans être porteurs des compétences et connaissances (les "attendus" de Parcoursup) requises pour avoir des chances raisonnables de réussir, et tout particulièrement ceux qui appartiennent à des milieux sociaux défavorisés.

Dans une tribune publiée le 4 juin 2020, une trentaine de présidents d'universités ont exprimé avec force la nécessité de recevoir rapidement des "moyens financiers indispensables pour assurer cette rentrée dans des conditions acceptables". Or, pour faire face à ce défi de grande ampleur, les universités n'ont reçu que des moyens considérés comme étant très insuffisants.

Le pire pourrait donc être devant. Et même si on masque la réalité des choses en se montrant moins exigeant que d'habitude sur les conditions de l'admission en L2, il n'en demeurera pas moins que les connaissances et compétences acquises par une grande partie des étudiants qui auront été admis en deuxième année, risquent d'être insuffisantes pour permettre ensuite un cheminement positif jusqu'à la licence (en fin d'année de L3), puis le master. Comme le dit un universitaire qui souhaite garder l'anonymat : "on court le risque de délivrer des diplômes à des étudiants qui, dans des conditions normales, ne les auraient pas obtenus. Ce n'est pas ça qui va améliorer l'image de nos formations de premier cycle non sélectives".

4. Il y a premier cycle universitaire et premier cycle universitaire :

Tous les premiers cycles universitaires ne sont cependant pas identiques au regard du problème précédemment évoqué.

  • Le cas particulier des licences de droit et de la nouvelle filière santé :

Dans la plupart des secteurs de formation, il existe une sorte de partage des tâches entre les établissements universitaires (principalement non sélectifs) et ceux qui, sous des formes diverses, sont de statut privé (le plus souvent sélectifs). Cependant, deux secteurs de formation échappent à cette règle : ceux qui conduisent aux hautes carrières de la santé et du droit. Dans ces deux derniers cas, il y a quasi monopole de l'université. Ainsi, par exemple, pour accéder aux grades de docteur en médecine, odontologie, pharmacie, maïeutique (ex "sage femme"), mais aussi au diplôme d'Etat de massage-kinésithérapie, il est obligatoire de commencer par les nouvelles filières PASS ou LAS venues remplacer en 2020 la filière PACES. Idem pour les hautes carrières du droit (avocat, notaire, huissier, magistrat, professeur de droit...) pour lesquelles le passage par un premier cycle universitaire de droit est quasi obligé.. Ainsi s'explique le fait que, pour nombre de familles de lycéens, ces formations universitaires soient parmi les plus demandées, malgré la mauvaise image provoquée par le déficit d'encadrement qui règne en premier cycle, et tout particulièrement en première année.

  • La distinction entre licences sélectives et licences non sélectives :

Chacun comprendra qu'on ne peut confondre une licence double "droit/langues" ne proposant qu'une soixantaine de places, avec une licence droit classique accueillant plusieurs centaines d'étudiants, parfois plus de mille. La première est sélective, et permet donc à celles et ceux qui y sont admis de bénéficier d'un important encadrement, d'un suivi personnalisé... avec en prime des taux d'accès aux diplômes de sortie qui dépassent fréquemment les 80%. La seconde est non sélective : elle accueille un public d'étudiants beaucoup moins homogène, placés dans l'obligation de se former en grande autonomie... et dont moins de 45% en moyenne parviendront à passer en deuxième année. Force est de constater que les formations universitaires de premier cycle sélectives (les licences doubles, classes préparatoires universitaires, l'université de Paris-Dauphine, les Instituts universitaires de technologie...) ne font pas peser sur leurs étudiants les contre parties des formations non sélectives à grands effectifs peu encadrés.

Conclusion :

Dans un trop grand nombre de cas, les parents et élèves de l'enseignement secondaire ont tendance à considérer les études universitaires de premier cycle comme constituant un tout relativement homogène, ressemblant plus ou moins au seul secteur des études universitaires de premier cycle non sélectives à l'entrée. Cette vision réductrice des choses les fait trop fréquemment (de moins en moins cependant) passer à côté de l'autre secteur d'études universitaires de premier cycle, faute d'en concevoir l'existence.

Un gros travail de communication devrait donc selon nous être accompli, afin de mieux porter à la connaissance des familles de l'enseignement secondaire le fait que tel le Dieu antique Janus, les premiers cycles universitaires présentent une tête à double visage. Un tel effort devrait bien sur être accompagné par l'octroi aux universités de moyens financiers et humains sans lesquels un tel écart ne saurait être significativement compensé.

Bruno MAGLIULO

Article publié sur le site : https://www.linkedin.com/pulse/rentr%C3%A9e-universitaire-2020-le-choc-du-trop-plein-en-ann%C3%A9e-magliulo/

Dernière modification le mardi, 17 novembre 2020
Magliulo Bruno

Formateur/conférencier/auteur Orientation scolaire et professionnelle - Inspecteur d'Académie honoraire -  Auteur, dans la collection L'Etudiant (diffusion éditions de l'Opportun) de :

  • SOS Parcoursup
  • SOS Le nouveau lycée (paru le 19 septembre 2019)
  • Bien choisir ses études à l'université

Ces ouvrages peuvent être commandés sur le site : www.editionsopportun.com

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